Les médecins du vitrail

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Les médecins du vitrail



Près de 250 églises ou chapelles, principalement en milieu rural, conservent en Bretagne des vitraux "anciens"(du XIIIe au XVIe siècle). Les vitraux bretons des XVe et XVIe siècles sont particulièrement riches, mais à part les cathédrales de Dol et de Quimper, il ne reste rien des grandes vitreries d'antan. Par contre, loin des guerres et des révolutions, chapelles et églises de villages, ont tant bien que mal porté leurs chefs d'oeuvre jusqu'à nos jours.


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Un vitrail du XVIe siècle (des enclos paroissiaux de La Martyre, dans le Finistère), avant (1) et après (2) restauration. Les morceaux cassés ont été recollés, avec un enduit beaucoup plus discret que les joints de plomb des précédents restaurateurs. Débarassé des lichens, le vitrail retrouve son éclat d'antan.


La durée de vie de la structure en plomb d'un vitrail dépasse rarement le siècle, et ceux du XVe ou XVIe portent généralement les stigmates des restaurations antérieures, souvent de simples remises en plomb, plus ou moins bien faites. Certains, mis en pièces lors d'accidents historiques, ont été réassemblés n'importe comment : un orteil dans un visage, un groupe de mains dans un coin, un vrai puzzle à reconstituer.


L'art du vitrail

Hubert de Sainte Marie, maître verrier, est installé à Quintin dans les Côtes d'Armor depuis plus de 40 ans. Il restaure les vitraux de Bretagne, avec Michaël Messonnet, diplômé des Beaux-Arts, et quelques compagnons. Le vitrail malade est soigneusement déposé, dessiné, puis démonté pièce par pièce. Le réseau de plomb qui maintient l'ensemble sera entièrement remplacé. Chaque pièce est étudiée, et fait l'objet d'un diagnostic. Les principales maladies du vitrail sont la "casse", l'attaque par les lichens, la migration du manganèse et le décollement de la grisaille.
Les fragments cassés sont recollés, avec une colle réversible, à l'intention du prochain restaurateur qui, dans un siècle ou deux, souhaiterait modifier l'assemblage. Les lichens sont détruits par un biocide(1), qui laisse sur le verre un sel d'étain protecteur. Quant au manganèse, présent dans le verre sous la forme Mn2+ incolore, il s'oxyde au fil des ans et opacifie le verre sous l'action des micro-organismes, de la lumière solaire et des agents polluants de l'atmosphère. La grisaille, malgré sa sombre dénomination, est l'agent de lumière du vitrail. C'est une poudre d'oxyde métallique que l'on répartit sur les verres colorés pour créer des nuances, des jeux de lumière, des mouvements. Un traitement thermique a incrusté ces oxydes dans le verre, mais après quelques siècles, la grisaille peut parfois se décoller si elle est restée superficielle. Suivant l'art du verrier d'origine, les vitraux supportent plus ou moins bien les outrages du temps. Les techniques de soin sont elles aussi affaire d'art. Chaque artisan a sa recette, pour restaurer la grisaille ou réduire le manganèse. Le vitrail restauré retrouve ses formes, ses couleurs et surtout sa lumière, pour quelques siècles encore.


Restaurer est aussi créer

Lorsqu'il manque des pièces, ou lorsque certaines sont vraiment trop abîmées, il faut les refaire, le plus fidèlement possible. Toutefois, pour faciliter le travail des chercheurs et des restaurateurs futurs, qui aura à distinguer les pièces originales des pièces plus récentes, le verrier signe son œuvre par une marque discrète, un fin griffage par exemple. Les travaux de restauration sont visés par plusieurs spécialistes se portant garants de la conformité de l'œuvre à son époque et à son style : les architectes en chef des Monuments Historiques, l'inspecteur des Objets mobiliers et le Laboratoire de recherche des monuments historiques de Champ-sur-Marne. Une fois le puzzle reconstitué, les pièces sont mises en plomb avant de réintégrer leur fenêtre d'origine.
Les ateliers de Ste Marie attachent beaucoup d'intérêt à la pérennité de leur travail. Ils consolident parfois les pièces fragiles par un verre de soutien, et viennent de mettre au point un double vitrage ventilé pour protéger le vitrail contre les lichens et la pollution atmosphérique. Quand la restauration des vitraux anciens leur en laisse le temps, Hubert de Sainte Marie et Michaël Messonnet se consacrent à la création de vitraux contemporains. La cathédrale Saint-Yves, à Tréguier, doit tous ses vitraux à Hubert de Sainte Marie. Qui les restaurera au XXIVe siècle ?


NOTE :
(1) biocide : produit qui détruit les êtres vivants, généralement utilisé contre les micro-organismes.






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