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Dossier du mois
À l'Espace des sciences

 



DOSSIER DU MOIS : Le tourisme scientifique et technique




ÉDITORIAL

Atmosphère, Atmosphère ... ou comprendre les références.

La culture scientifique doit de temps en temps se remettre en question. Jusqu'où peut-on, sans fausser l'information, simplifier les concepts scientifiques et techniques ? Une meilleure évaluation du niveau de connaissances de la population permettrait une meilleure valorisation de l'effort de communication des chercheurs vers le public. C'est la réflexion que nous propose le physicien Jean-Marc Lévy-Leblond, à travers son expérience d'animateur scientifique.





A
la veille de l'été, j'étais invité, pour fêter le 20ème anniversaire du premier alunissage humain et la fin de l'année scolaire, à animer une soirée astronomique dans l'école d'un petit village du Haut-Pays. Attendant que le ciel soit assez sombre pour l'observation, je commence à projeter et commenter une vingtaine de diapositives de la NASA illustrant la mission Apollo, devant une vingtaine d'enfants du C.P. au C.M., quelques parents et l'institutrice. Je ne sais pas très bien ce qu'ils auront retiré de mes explications
mais je me suis beaucoup instruit à les écouter.
La quatrième diapositive, prise depuis la cabine à quelques dizaines de kilomètres d'altitude, illustre magnifiquement la transition entre l'atmosphère, couche bleutée lumineuse enveloppant la Terre, et l'espace interplanétaire d'un noir profond qui lui succède. "L'atmosphère, dis-je, vous savez ce que c'est ?". Quelques échanges de regards hésitants, puis une main se lève et un "grand" de 10 ans, annonce triomphalement : "oui, c'est de l'ozone", bruyamment approuvé par ses copains. Tout en lui donnant raison - comment faire autrement ? Je signale: qu'il y a aussi dans l'atmosphère, de l'air, et même beaucoup, quoiqu'on n'en parle pas tous les jours à la télé...
Un peu plus tard, sur une vue de la fusée qui emporte Apollo, je me risque à demander pourquoi une fusée, justement, et pas un avion, pour aller sur la Lune ? Question difficile, certes, mais là encore, la première réponse spontanée d'une fillette me prend à revers "C'est pour que ça passe plus facilement".
Devant mon incompréhension, elle m'explique avec assurance : "La fusée, c'est plus mince et ça passe mieux à travers les trous" - "Les trous ?", je ne comprends toujours pas ; "ben oui, quoi, les trous d'ozone !". Je rêve un peu sur cette image d'une atmosphère ozonarde, taraudée de gigantesques trous verticaux, que les fusées utiliseraient comme des puits de mine spatiaux... et tente, tant bien que mal, d'expliquer ce qu'est le "trou d'ozone", provoquant, je le vois bien, à la fois déception et incrédulité.
Je passe sur quelques autres chocs que me vaut la culture scientifique spontanée des enfants, pour en arriver au coup de grâce, infligé par l'institutrice, qui vient me voir à la fin de la soirée. En aparté, elle m'accorde que, bien sûr, cette histoire de trous d'ozone, c'est ridicule, "mais, quand même, il y a bien des passages préférentiels pour les fusées, où l'atmosphère doit être, disons, moins dense, non ?". J'avoue ne pas voir à quoi elle pense... "Alors, me dit-elle, ces créneaux de lancement dont on parle toujours à la télé, ce n'est pas ça ?". Cette fois, c'est la vision de cette atmosphère crénelée, où les fusées se faufilent entre les merlons, qui me sidère, avant que prudemment, je m'essaie à lui faire comprendre que la métaphore architecturale, ici est d'ordre temporel et non spatial.
De telle expériences, chacun peut les répéter à l'envi. Elles démontrent que la question essentielle aujourd'hui, du point de vue de la culture scientifique commune, n'est pas le manque d'information, bien au contraire. On nous parle trop de l'ozone, et pas assez de l'air ; trop de manipulations génétiques, et pas assez de biologie naturelle ; trop des maladies, et pas assez de la santé. Nous sommes surchargés d'informations ; ce qui nous manque, c'est la capacité de les filtrer, de leur donner un sens, d'en comprendre les références. La connaissance scientifique n'est telle, que d'être contrainte par de multiples conditions de validité. Hors de cette carapace protectrice, ses énoncés sont aussi mous et vulnérables qu'un bernard-l'hermite sans coquille.
Comme la couche d'ozone, précisément, qui nous protège d'un rayonnement trop intense et destructeur, il nous faut un autre écran devant celui qui nous bombarde de faits bruts et d'énoncés tranchants, pour en maîtriser les effets incontrôlés. Il n'est pas sûr qu'il soit possible, ni d'ailleurs nécessaire, de faire accéder tout un chacun aux connaissances scientifiques spécialisées. Au moins, ne nous trompons pas sur la portée réelle de la "communication scientifique" médiatisée. Apprenons plutôt à ne pas tomber dans les trous noirs de notre atmosphère culturelle.

Jean-Marc Levy-Leblond, Physicien, responsable d'ANAIS, Association niçoise d'animation et d'information scientifique.




Ce texte est extrait de la revue Alliage, publiée par l'ANAIS.
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