Il y a une vie dans le sol

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Il y a une vie dans le sol

Plus que des appâts que l'on accroche au bout des hameçons, les lombrics possèdent beaucoup d'autres fonctions, pour la plupart méconnues, et pourtant essentielles à la vie du sol et au maintien de sa biodiversité. Rencontre.

Copyright : DanielCluzeau, université de Rennes 1
Les lombriciens avec les microorganismes et les racines agissent sur la structure du sol (porosité du sol et stabilité) et aussi sur la biodiversité. On peut observer ici des déjections déposées à la surface du sol, associant des résidus végétaux.

La faune du sol est un sujet qui occupe plusieurs équipes de recherche en France depuis plus de 20 ans. En Bretagne, tout a commencé au cœur de la forêt de Brocéliande, à la station biologique de Paimpont, au début des années 80. Aujourd'hui enseignant - chercheur dans l'UMR Ecobio(1), Daniel Cluzeau fut un des premiers membres de l'équipe à travailler sur ceux que l'on a surnommé les ingénieurs du sol : les lombriciens.
Étudiés en laboratoire dans des bioréacteurs (ou microcosmes : des colonnes de sol d'une vingtaine de centimètres de diamètre) ou sur des parcelles représentatives de l'ordre du demi-hectare, les vers de terre se sont laissés " croquer " par les chercheurs qui ont fini par en brosser un portrait fonctionnel précis et les classer en trois grands groupes. Véritables régulateurs du fonctionnement du sol, de part le creusement de leurs galeries et leur activité de digestion de la matière organique, ces animaux sont des acteurs clés de la fertilité des sols. Un message que Daniel Cluzeau et ses collègues s'appliquent à transmettre aux professionnels. Formation des agriculteurs ou des techniciens des chambres d'agriculture, conférences destinées aux professionnels (comme Agrofutur en juin à Bignan (56) ou les journées techniques du festival national du non labour en septembre en Lozère), rédaction d'articles dans les revues spécialisées,... font donc partie du quotidien de l'enseignant-chercheur. " Transférer nos connaissances vers les agriculteurs est quelque chose d'essentiel car ce sont eux -à 90 %- qui mettrons en œuvre les politiques de conservation des sols, déclare Daniel Cluzeau. Notre but est de réveiller la part d'agronome qui sommeille en chacun d'eux ! Et ils commencent à nous entendre. Car il y a vingt ans, le sol était vraiment considéré comme un élément uniquement minéral, poursuit-il, et quand je commençais à leur parler ver de terre, cela faisait sourire. Aujourd'hui, il existe une véritable prise de conscience du fait que le sol est une ressource non renouvelable à l'échelle humaine et aussi un milieu complexe, interactif et... vivant ! "
Des études ont en effet démontré que les pratiques intensives de travail du sol sont dommageables pour les populations de lombrics : les lames des engins blessent ou tuent les animaux ; et le fait de retourner la terre les expose aux prédateurs. Enfin, l'utilisation de produits phytosanitaires leur est également dommageable. Des relations de cause à effet qui font que les vers de terre sont utilisés comme indicateurs de l'état du sol, mais aussi des usages et des pratiques qui y sont faits. Les premières parcelles expérimentales à avoir bénéficié de ce suivi ont été des parcelles viticoles, dans les années 90. " Le vin est un produit à haute valeur ajoutée dont la qualité est étroitement liée au terroir, explique Daniel Cluzeau, et les viticulteurs ont vite compris l'intérêt de bien connaître et gérer leurs sols. Aujourd'hui ces réflexions se généralisent aux systèmes de grandes cultures et de polyculture-élevage ".
Autre évolution côté recherche : après la fraction de parcelle représentative et homogène du point de vue pédologique, les scientifiques essaient maintenant de travailler à une échelle supérieure et beaucoup moins homogène qui est celle du champ entier ou même du versant dans le but de réaliser des modèles visant à évaluer la part du biologique dans des fonctions essentielles des sols agricoles. " Cette approche est nouvelle pour nous, poursuit le chercheur, car en plus des données fonctionnelles dont nous disposons, elle nécessite des données très diverses, allant de la biologie du comportement fouisseur aux facteurs régulant les activités microbiennes et de la distribution spatiale des communautés lombriciennes dans des espaces hétérogènes du point de vue pédologique et agronomique.". Et c'est tout un nouveau pan de recherche qui s'ouvre... Encore de quoi remuer ciel et terre !

NB

Contact :
Daniel Cluzeau, tél. : 02 99 61 81 80,
daniel.cluzeau@univ-rennes1.fr



Copyright : DanielCluzeau, université de Rennes 1
Espèce endogée Aporrectodea icterica

Le ver de terre sous toutes ses coutures

Les vers de terre constituent le groupe le plus important de la faune du sol par leur biomasse. Il en existe 2 500 espèces dont une centaine en France qui se distinguent par leur taille, leur pigmentation et des niches écologiques différentes. Trois grandes catégories ont cependant été définies, d'après des critères morphologiques, physiologiques et des impacts fonctionnels différents et largement complémentaires :

  • Les épigés sont les plus petites espèces (1 à 5 cm) ; ils évoluent dans les premiers centimètres du sol, brassant et fractionnant la matière organique.
  • Les endogés (1 à 20 cm) ne viennent jamais à la surface. Vivant constamment dans le sol, ils créent des réseaux de galeries horizontaux très ramifiés et se nourrissent de matière organique déjà dégradée.
  • Les anéciques (dont le lombric commun fait partie) sont les plus grosses espèces : 10 à 110 cm. Ils évoluent verticalement, creusant des galeries pouvant descendre jusqu'à 3 m. Ils mélangent la matière organique à la matière minérale et rejètent leurs déjections à la surface du sol, sous forme de turricules.

Hermaphrodites protandres (c'est-à-dire mâles puis femelles), les vers de terre se reproduisent entre mai et juin dans les régions tempérées. Notons que les grandes espèces peuvent vivre 2 à 3 ans mais que leur temps de génération est comparativement assez long puisqu'il est de 18 mois. Leurs lieux de vie préférés sont les sols mixtes de type limon (entre sable et argile) qui présentent une bonne stabilité d'humidité et sont faciles à creuser.

Copyright : DanielCluzeau, université de Rennes 1
Espèces épigée corticole (vivant sous les écorces de bois mort) Eisenia eiseni.




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Espèces lombric commun anecique Lumbricus terrestris.


Les ingénieurs du sol

Les vers de terre peuvent avaler jusqu'à 40 tonnes de terre par hectare et par an ! Un travail colossal et régulier dont les impacts sur les sols sont aussi bien physiques que chimiques et biologiques.
Tout d'abord, le réseau de galeries qu'ils créent facilite les échanges gazeux, permet une bonne respiration du sol, ainsi qu'une meilleure pénétration de l'eau et un bon drainage. Les cultures tirent également plein bénéfice de ces galeries qui offrent des zones de passages facilitées, qui plus est, sont tapissées de déjection et donc riches en éléments disponibles pour leurs racines. Ces lombriciens digèrent, brassent et incorporent la matière organique, participant ainsi à la répartition des éléments du sol.
Enfin, les vers de terre constituent une source de protéines très appréciée des oiseaux, mais aussi, des renards, des blaireaux et des sangliers. Ils ont donc un rôle essentiel dans le fonctionnement des sols et participent au maintien de la biodiversité.

Copyright : DanielCluzeau, université de Rennes 1
Profil de sol comportant des galeries d'espèce lombricienne anécique.


NOTE :
(1) Écobio : Écosystèmes biodiversité évolution est une UMR CNRS/Université de Rennes I qui fait par ailleurs partie du Caren (Centre armoricain de recherche en environnement) qui est une fédération de recherche : CNRS, I, Universités de Rennes 1 et de Rennes 2, Agrocampus.