Sur la base subantarctique de Port-aux-Français
Archipel de Kerguelen

Du 6 décembre 2013 au 16 avril 2014, une artiste, Christiane Geoffroy, tiendra un journal de bord, sur le site de l’Espace des Sciences de Rennes. Les billets seront postés les mercredis et samedis.

Christiane Geoffroy est lauréate de la résidence de création, l’Atelier des ailleurs 2, qui a pour but de raconter autrement les Terres australes et antarctiques françaises, des territoires français méconnus principalement dédiés à la recherche scientifique.

L’Atelier des ailleurs 2 est soutenu par le Ministère de la Culture et de la Communication / Direction des affaires culturelles pour l’océan indien (DAC-ol), l’administration des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF), le Frac de la Réunion et l’institut polaire français Paul-Emile Victor (IPEV), en tant que partenaire scientifique.

Mercredi 16 avril 2014 | 9H34

Je l'ai visité un samedi après-midi, légèrement déphasée par l'activité humaine de la ville. Dans une des rues de Saint-Denis, la porte était entrouverte. Je l'ai poussée en croyant visiter un hammam et j'ai découvert la mosquée Noor-e-islam. Simple dans son architecture et baignée de lumière. Un beau moment de calme et de sérénité.

Avec ce dernier billet, je tiens à remercier tout particulièrement la Drac oi et les Taaf pour la création de cette résidence exceptionnelle : l'Atelier des Ailleurs 2, ainsi que l'Ipev pour sa collaboration scientifique et l'espace des sciences de Rennes pour la création de ce blog. Le voyage, la vie sur base et en cabane ont été extremmement riches. Une pensée toute particulière et pleine d'émotion aux personnes qui ont partagé avec moi ces quatre mois à l'archipel des Kerguelen.

Lundi 14 avril 2014 | 17H05

Le départ de la base en hélicoptère est aussi rapide que violent. Le matin, je filmais du port pétrolier de Port-aux-français, le chargement du chaland sur le Marion. et le soir dans une nuit d'encre, je filmerai le ballet des lumières de toutes les voitures de la base alignées pour un ultime adieu. Ma caméra, dans le nuit, cherche une mise au point possible. Elle enregistre ses hésitations, ses flous,  donne aux lumières mille façons de diffracter et crée un feu d'artifice digne de l'évènement. La fenêtre de la cabine est magique : elle est carrée aux angles ronds et mesure environ un mètre. Couchée sur le ventre, l'oreiller roulé en boule sous le menton, j'ai l'impression avec la houle de faire du cheval à bascule où l'horizon, le ciel et l'eau remplacent les murs de ma chambre d'enfant. Nous verrons l'île Saint-Paul du bateau. Ses parois sont riches en couleur, même si le ciel nous accorde qu'une lumière un peu plombée. Quelques personnes descendrons, ceux de la réserve naturelle et deux scientifiques pour vérifier le marégraphe. Le voyage continue et nous passerons deux jours à l'île d'Amsterdam, le temps de l'approvisionner pour l'hiver (nourriture, carburant, et matériaux divers). Le paysage a une saveur un peu méditerranéenne, peut-être est-ce la présence des phylicas ! Ils ont une ressemblance avec les pins qui savent si bien se courber sous les caresses parfois musclées du vent. Les otaries sont les reines de la partie basse de l'île. Leurs nombreuses progénitures jouent en front de mer avec des fragments d'algues qu'ils lancent comme un ballon qui ne sait rebondir.

Samedi 22 mars 2014 | 8H46

Il est arrivé hier. J'ai profité d'une belle lumière pour faire mes dernières images. J'ai filmé deux éléphants de mer en train de jouer. Magique ! Ils étaient parfaitement parallèles à la ligne d'horizon, l'eau était de mille nuances métalliques, et la lumière comme si elle voulait s'offrir pour l'éternité... Ma chambre ressemble à mon état intérieur ! Je ne publierai pas de billet pendant quelques temps, je n'ai pas accès à internet sur le bateau. Mais je vous ferai quelques billets à mon retour sur les îles d'Amsterdam, Maurice et la Réunion...

Lundi 17 mars 2014 | 14H49

Ceux que j'ai phtographiés vivent dans des falaises, non loin d'une cascade, à Port-Jeanne-d'Arc. Juste prononcer son nom fait rêver : l'albatros fuligineux à dos clair. Il appartient à l'aristocratie mentale du Monde Animal. Esthétiquement, il est d'un grand raffinement. Son gris-bleu ne semble pas appartenir à des plumes mais plutôt à une peinture hollandaise signée Vermeer. Son trait blanc autour de l'oeil lui donne un regard qui les représente tous. Il évoque une miniature persane, où le mouvement des yeux qui le découvre, implique un temps qui s'annule pour créer dans ce même espace-temps, le sentiment de quelque chose d'inépuisable. Le voir voler, c'est du bonheur distillé à l'alambic ! De plus, il a choisi son habitat dans des falaises qui nous transportent dans l'histoire géologique de l'île. Cette histoire est remplie de couleurs toutes en nuances, de couches énigmatiques et du temps tellement concentré que les chiffres s'emmêlent et très bizarrement démêlent à l'intérieur de nous, humains, quelque chose qui nous rend infini...

 

Dimanche 16 mars 2014 | 8H48

Légèrement excentrée de la base, Port-aux-Français abrite sa petite Silicon Valley. A l'intérieur des shelters et bâtiments, les enregistrements sont interdits soit pour des raisons de confidentialité des données, soit à cause du magnétisme de l'appareil lui-même. Ce sont des installations à demeure gérées par des organismes comme le CEA (Centre d'Energie Atomique) afin de détecter des essais nucléaires illicites, le CNES (centre National d'Etudes Spatiales) pour la surveillance des satellites... Du fait de l'isolement géographique de l'archipel de Kerguelen, plusieurs programmes scientifiques récoltent et réinjectent parfoiis en temps réel des informations essentielles pour les réseaux internationaux. Ces observatoires sont permanents et analysent des données sismiques (tremblements de terre, tsunamis), les champs (ou chants, comme vous préférez) magnétiques de la Terre, les éruptions solaires (le soleil s'en donne à coeur joie tous les 11 ans)... J'imagine le Marion Dufresne transmuté en mule des Mers Australes afin d'acheminer les matériaux nécessaires à la construction de ces installations parfois gigantesques, qui en même temps, nous projettent dans le futur et gardent un look futuriste des années 70. Dans cet espace temporel, l'imaginaire gambade... Je profite de cet entre-deux pour me demander, si quelque chose de similaire ne pourrait pas être pensé pour le Monde Animal, créer des programmes scientifiques basés uniquement sur l'observation et l'analyse de points de vue autres...Une piste de lancement désaffectée est visible aussi sur ce site, du temps où cette Silicon Valley miniature avait des saveurs russes. Elle a servie dans les années 70 pour le lancement de fusées soviétiques créatrices d'aurores boréales qui fonctionnaient symétriquement dans les deux hémisphères à Kerguelen et Sogra en Russie. Cette collaboration franco-russe s'est effondrée avec l'Union Soviétique.