Une journaliste à la mer !
Klervi L'Hostis embarque 19 jours à bord d'un navire de recherche

Suivez en direct la vie de 40 chercheurs à bord d’un navire hauturier de l’Ifremer, le Pourquoi Pas ? Une journaliste de Sciences Ouest embarque avec l’équipage du 13 au 31 juillet 2014 pour vous faire partager l’effervescence de la campagne océanographique Momarsat. Tout se passe au large des Açores, sur la dorsale médio-atlantique, à 1500 km des côtes portugaises. La vie à bord évolue au rythme des plongées d’un robot sous-marin téléguidé à 1700 mètres de profondeur, là où s’élève un volcan nommé le Lucky Strike…

Samedi 9 août 2014 | 9H37

Je suis rentrée à Rennes il y a une semaine. J’ai retrouvé la terre ferme, qui tangue légèrement les premiers jours après le débarquement. J’ai retrouvé le quotidien, les collègues de travail, les amis… La vie a repris son cours. Mais une partie de moi est encore sur le bateau. Ma participation à la campagne Momarsat aura été une aventure éphémère, certes, mais d’une richesse inouie, à plusieurs points de vue.

D’abord il y a ce bateau, le Pourquoi Pas ?, impressionnant par sa taille, son confort et son potentiel de recherche océanographique. Au fil des 19 jours passés à son bord, dont 15 en pleine mer, dans une bulle déconnectée du monde, au milieu de l’Atlantique, un lien particulièrement fort se crée. Le navire devient un repère qu’il est difficile de quitter. 

Sortie en semi-rigide. Le Pourquoi pas? s'impose dans le paysage bleu...

Il y a aussi ce contenu scientifique extrêmement stimulant. Biologie, géologie, microbiologie, chimie, électronique, mécanique… le mélange des disciplines attise la curiosité et apporte, chaque minute, de nouvelles connaissances. Sans compter la thématique générale, qui m’a tenue en haleine tout au long de la mission : l’observation, à 1700 m de profondeur, de l’activité sismique d’un volcan sous-marin, des sources hydrothermales qui en jaillissent et de leurs écosystèmes atypiques.

Une curiosité de plus : en fond de mer, l'aspirateur de Victor prélève de petites crevettes.

Un rythme de vie hors normes. C’est aussi ça, la mission Momarsat. Il n’y a pas de temps morts. Toujours une opération scientifique en cours, une plongée de Victor à mener depuis la cabine de pilotage, des données à traiter sur ordinateur, des échantillons de fluide à préparer pour une analyse ultérieure, des instruments à reconditionner avant la mise à l’eau suivante du robot. Le jour et la nuit. Sans interruption.

Tous sur le même bateau

Guidés par Pierre-Marie Sarradin, chercheur à l’Ifremer et chef de mission, 29 scientifiques, 33 marins et 9 pilotes travaillent de concert et s’adaptent sans cesse aux aléas pour mener à bien le programme. Partager la vie de cette équipe a été une expérience forte, autant humaine que scientifique.

Prochainement, trois rendez-vous à ne pas manquer

Ce billet marque la fin de ce blog. Mais l’aventure Momarsat n’est pas terminée. Trois rendez-vous sont prévus d’ici la fin de l’année 2014 : fin septembre, les premières interviews filmées seront disponibles sur le site de l’Espace des sciences ; un dossier complet sera publié dans le magazine papier Sciences Ouest et un café scientifique aura lieu aux Champs libres, à Rennes, pour permettre aux amateurs d’échanger avec les chercheurs de la campagne…

En attendant, bon vent à tous !

 

Crédit photos du fond de mer : Ifremer-Victor/Campagne Momarsat 2014.

Vendredi 8 août 2014 | 23H25

La campagne Momarsat s’est achevée le 31 juillet dernier. Le jour de la démobilisation, le pont arrière a changé d’allure. Tout le matériel des laboratoires s’est empilé dans de grosses caisses en attendant le déchargement, à Brest. Le bateau s’est vidé lentement de ses embarquants, les derniers hésitant à poser le pied sur la terre ferme, après 19 jours en mer.

Les chercheurs débarquent...

Comme à son habitude, Yves Potier, pilote de Victor, ne perd pas une minute. A peine à quai, il part pour une petite randonnée dans les hauteurs de Horta, sur l’île de Faial aux Açores. Momarsat était sa dernière mission avant la retraite.

Le Pourquoi pas ? est arrivé au port de Brest, jeudi dernier 7 août. Les multiples containers de matériels ont été déchargés dans la journée. Dans certains d’entre eux, ont séjourné une centaine de crevettes et quelques crabes. Les amateurs pourront les découvrir prochainement à Océanopolis, à Brest. Pour en savoir plus, c’est ici.

Momarsat se poursuit en 2015

À bord du navire océanographique Pourquoi pas ?, les campagnes Momarsat sont menées conjointement par l’Ifremer et le CNRS. Les données acquises à 1700 m de profondeur sont analysées à terre, au centre Ifremer de Brest et au CNRS, à Paris, Toulouse, Marseille et La Rochelle.

Les campagnes Momarsat s’intègrent au projet MoMAR, l’une des composantes du programme européen ESONET/EMSO, qui vise à constituer un réseau d’observatoires en milieu marin profond. Les objectifs de ces observatoires sont d’assurer, en temps réel, un suivi de la dynamique naturelle des écosystèmes marins et d’identifier les facteurs qui influencent les variations du milieu et de la faune. Plusieurs instituts de recherche font partie du projet MoMAR : Universités des Açores et de Lisbonne, NOC, Université de Brême, IUEM/UBO, OMP-LMTG et UPMC/LOCEAN.

Les partenaires de la mission Momarsat.

L’observatoire de Lucky Strike sera récupéré au cours de la campagne Momarsat 2015 qui se déroulera en avril prochain. Il sera déployé à nouveau pour un an sur la même zone après sa maintenance, effectuée à bord du Pourquoi pas ? pendant la mission.

Mercredi 30 juillet 2014 | 22H50

Lundi soir, 19h. Le moment que j’attendais avec impatience est arrivé. Je vais prendre les commandes du robot Victor.

Dans la cabine, deux sièges sont dédiés aux pilotes. Maxime Geay est assis sur le premier afin de gérer les déplacements de Victor. Il m’invite à m’installer sur le second pour manipuler Maestro, le bras du robot. En face de moi, une douzaine d’écrans sont allumés. La moitié d’entre eux diffuse les images du fond marin sous différents angles. Sur les autres s’affichent le balayage radar de la zone, le parcours de Victor sur une carte et toute une série de chiffres comme sa position, sa vitesse ou son poids. Devant moi, le « pantin », un bras miniature, me permettra de prendre le contrôle de Maestro. Une question me taraude : Victor peut-il se prendre une gifle en cas de faux mouvement ? Aucun risque, me dit-on, un mur virtuel est programmé pour empêcher ce genre d’incident. Me voilà rassurée, l’expérience peut commencer !

Attraper un caillou

Je flotte à 1700 m de profondeur environ, un peu au-dessus du sol océanique. Gris et rocheux, il prend des couleurs dès qu’on s’approche. Le silence règne. Je suis concentrée. L’exercice du jour me semble simple : je dois attraper un gros caillou.

Moins d’une minute m’est nécessaire pour comprendre la difficulté de la tâche. Les images que je reçois sont en deux dimensions, je dois donc regarder plusieurs écrans à la fois pour me diriger dans l’espace. Le pantin a six axes de rotation. Chaque mouvement me demande une longue réflexion.

J'essaie de prendre un caillou avec la pince.

Par à-coups, j’atteins mon objectif au bout d’un quart d’heure en laissant derrière moi une quantité de poussière impressionnante. Je suis plutôt satisfaite, bien que ma performance soit largement en deçà de celles des pilotes, capables d'insérer une sonde de température, sans égratignure, dans une fissure de quelques centimètres de largeur.

Mission réussie !

La dernière

C’était la dernière plongée de Victor. Le Pourquoi pas ? a quitté sa zone d’étude mardi soir à 19h. Dès son départ, les laboratoires se vidaient à grande vitesse.

Nous sommes arrivés au port de Horta en début d’après-midi aujourd’hui, mercredi. Quelques scientifiques et marins empilent les caisses de matériel sur le pont arrière tandis que d’autres finalisent leur rapport de mission sur ordinateur. La plupart d’entre nous débarque demain. Le navire reprendra sa route vers Brest avec une vingtaine de marins. Son voyage durera six jours…

Lundi 28 juillet 2014 | 16H50

Depuis le début de la campagne, je rencontre des chercheurs, ingénieurs et marins qui œuvrent ensemble, jour et nuit, pour un même objectif. Le travail est au premier plan et la vie personnelle est restée à quai. On me parle de géologie, de microbiologie, d’écologie, de chimie et autres domaines fondamentaux. Un concentré de sciences interdisciplinaires réellement passionnant. Mais au-delà de la recherche pure et dure, je découvre, au fil des jours, des parcours impressionnants et des personnalités remarquables, qui font aussi la richesse de cette expérience à bord du Pourquoi pas ?

Parcourir le monde

Cécile Cathalot est une jeune femme bluffante. À 29 ans, elle est chercheure en biogéochimie, avec quinze campagnes océanographiques à son actif, dont quatre sur le Pourquoi pas ? et une dans le cadre des missions Momarsat.  Autant dire qu’elle n’a pas perdu de temps. « Pourtant, je ne me destinais pas à la recherche, me dit-elle, mais à l’ingénierie du traitement de l’eau, si possible au sein d'une ONG humanitaire. Je voulais parcourir le monde et apporter une aide aux pays où l’eau potable est une denrée rare ». Pour ce faire, Cécile suit l’École nationale de l’eau et de l’environnement à Strasbourg. « En troisième année, j’aurais pu finaliser mon cursus en ingénierie, mais je crois que l'aspect technologique et appliqué me frustrait, j’avais besoin de comprendre davantage les processus, de me rapprocher de la science fondamentale ».

Questionner la science

Elle choisit donc un master recherche en océanographie et environnement marin à Paris 6. Dans le cadre de son stage de fin d’études au CEA, elle embarque une première fois à 21 ans, presque par hasard. À bord, ses expériences scientifiques ne fonctionnent pas aussi bien que prévu et pourtant, c’est la révélation. Ce qui lui plaît ? Être en mer, s’adapter aux situations imprévisibles, échanger avec les autres chercheurs, se poser un tas de questions purement scientifiques, se triturer l’esprit pour essayer de comprendre… À la suite de quoi, les campagnes côtières et hauturières s’enchaînent. Après une thèse et trois post-doctorats (dont le dernier au Laboratoire environnement profond à l’Ifremer), elle intègrera, en septembre prochain, le Laboratoire de géochimie et métallogénie de l’Ifremer afin de poursuivre son étude sur les sources hydrothermales.

« Les premières années, ma passion pour l’océanographie m’a submergée, me dit-elle. Je travaillais le soir et le week-end, j’ai mis du temps à trouver un équilibre entre ma vie professionnelle et ma vie personnelle. Je ne dis pas que je l’ai atteint aujourd’hui, mais j’y fais davantage attention. Il faut savoir débrancher de temps en temps pour mieux rebrancher ensuite ! ».

À bord du Pourquoi pas ?, ce n’est pas le moment de « débrancher », même si la fatigue se fait sentir, car les derniers instants avant la fin de la mission sont cruciaux. Ce lundi, Victor plonge pour la dernière fois dans les profondeurs du champ de Lucky Strike. Les chercheurs finaliseront leurs dernières manipulations ainsi que l’installation de l’observatoire en fond de mer. Tout doit fonctionner avant de quitter la zone, mardi soir…  

 

Vendredi 25 juillet 2014 | 10H27

À la passerelle ce matin, j’ai trouvé un joli dessin. C’est la trace des petits déplacements du Pourquoi pas ? sur la zone d’étude depuis le début de la campagne. 176 miles (326 km) au total. À chaque opération scientifique, le navire est amené à faire quelques centaines de mètres pour se placer au bon endroit.

La passerelle est truffée d’écrans, de graphiques et de chiffres. C’est d’ici que le lieutenant de navigation, Quentin Fèvre, manœuvre le bateau.

Le programme d’aujourd’hui demande de la précision. Il faut mettre à l’eau une bouée de surface de plusieurs centaines de kilos. Et sa position, qu’elle gardera grâce à un lest d’une tonne et demie reposant sur le fond, doit être exactement celle prévue. Calculs mathématiques et gymnastique marine sont nécessaires pour y arriver. Mais entre la théorie et la pratique, la marge d’erreur peut atteindre quelques centaines de mètres. Le résultat est très satisfaisant : la bouée Borel se stabilise à 70 m de sa cible initiale.
Bien joué !

La bouée Borel fonctionne à l’énergie solaire.   

Cette bouée de surface fait partie des équipements principaux de l’observatoire au cœur de la campagne Momarsat. En fond de mer, deux gros instruments, Seamon Est et Seamon West, enregistrent des données de sismologie, de chimie et d’écologie. Sur commande, la bouée Borel reçoit ces informations par ondes acoustiques et les envoie par satellite au Centre Ifremer, à Brest.

À l’ombre d’un container

À bord du Pourquoi pas ?, je croise régulièrement les marins, les chercheurs et les pilotes du robot Victor. Les électroniciens de l’Ifremer sont, par contre, bien discrets. Ils sont pourtant indispensables. Sans eux, l’observatoire ne survivrait pas. Jean-Yves Coail, Julien Legrand et Sébastien Prigent s’occupent de la maintenance des deux Seamon et de la bouée Borel : réparer un panneau solaire, modifier un câblage pour ajouter un nouveau capteur, améliorer la structure en acier pour éviter sa corrosion, programmer les cartes électroniques… Le tout en tenant compte des contraintes des fonds marins. La forte pression et la présence d’eau partout. Un sacré challenge !

Une belle surprise

Je finis ma journée comme je l’ai commencée, à la passerelle. Tard le soir, l’ambiance y est particulière. De la musique folk passe en fond sonore. La lumière des nombreux écrans est tamisée pour mieux voir le spectacle que la houle nous offre. L’un d’entre eux diffuse les images que Victor filme à cet instant. Une belle surprise m’attend : la splendeur d’un site hydrothermal découvert en 2013…

Victor visite le site hydrothermal Capelinhos.