La Bretagne... il y a 18 000 ans

Où se situaient les côtes à la préhistoire ? Les scientifiques les cartographient à partir des sédiments marins, où s'archivent les niveaux de l'océan.

La Bretagne n'a pas toujours eu ce profil racé, bien connu, que l'on retrouve sur toutes les cartes. Vu de l'espace, son apparence a sans cesse évolué : depuis deux millions d'années, une centaine d'allers-retours de la mer, entre 0 et -120 m, ont fait bouger le trait de côte, en fonction des périodes glaciaires. « Quand une calotte glaciaire se forme, un important volume d'eau est mobilisé dans la glace, explique la géologue Marie-Thérèse Morzadec. Le niveau marin baisse. Il se forme  un réseau de vallées dirigées  vers le niveau de base, le nouveau rivage». Pour dresser une « paléocarte », les scientifiques mènent l'enquête à partir des sédiments sous-marins : leur composition et leurs épaisseurs sont les archives des anciens fonds marins.

 

Aujourd'hui retraitée, Marie-Thérèse Morzadec est l'une de ces géologues. Chercheur au laboratoire de micropaléontologie marine, à l'Université de Rennes 1, elle étudiait les sédiments marins, constitués de minuscules végétaux et animaux fossiles. « Nous faisions des sondages en mer, dans la baie de Vilaine, en rade de Brest ou dans la baie du Mont-Saint-Michel. Nous extrayions de la vase, prélevée en mer, des grains de pollen et du microplancton. Grâce à la datation radiocarbone, en connaissant la profondeur et, compte tenu de l'amplitude des marées, nous déterminions l'environnement et la position du littoral ».

La scientifique[1] a coordonné le tracé des lignes de rivage sur les cartes les plus complètes de la France préhistorique. Publiées en 1999 par le CNF-Inqua[2] et l'Andra[3], elles représentent la France il y a 18 000 ans, lors du dernier « maximum glaciaire », et il y a 8 000 ans. « Ces cartes de vulgarisation donnent une indication du paysage, à un moment donné. Elles sont approximatives, car, à cette échelle, nous n'avons pas d'analyse scientifique précise de tous les secteurs du littoral français ».

 

Les anciennes vallées inondées

 

Pour établir ces cartes, ne suffisait-il pas de connaître les isobathes, c'est-à-dire les équivalents sous-marins des courbes des niveaux ? A telle époque glaciaire, si la mer était 50 m plus bas, redessinons le rivage en suivant l'isobathe - 50 et le tour est joué ! Ce n'est pas si simple, car la topographie sous-marine de l'époque n'est pas celle d'aujourd'hui : les sédiments ont remblayé les anciennes vallées, parfois jusqu'à 30 m d'épaisseur.

 

Le géologue marin David Menier, maître de conférence à l'Université de Bretagne Sud à Vannes[4], s'intéresse aussi à ces sédiments. Pour voir à travers leurs couches, il ne fait pas de sondages, contrairement à Marie-Thérèse Morzadec, mais utilise la « sismique très haute résolution ». Lors d'une campagne en mer, des ondes sont envoyées vers le sol marin, qu'elles traversent jusqu'à une épaisseur d'environ 50 m. Sous le sable, les graviers, les galets ou la vase, qui peuvent dater d'il y a 20 000 ans, le profil de la roche apparaît : du granit, du micaschiste, du gneiss ou du calcaire, âgés de 350 millions d'années. Et voici qu'apparaissent les paléoplages et « les anciennes vallées, où les rivières bretonnes s'écoulaient jusqu'au trait de côte, parfois à plus de 100 km du rivage actuel ».

 

De l'Odet à la Vilaine

 

Cinq campagnes[5] ont ainsi été menées avec David Menier, depuis 1998, sur des navires océanographiques de l'Ifremer et de l'Université de Rennes 1, en collaboration avec des chercheurs de Caen, de Rennes, de l'UBO[6] et de l'UBS[7], du CNRS, du BRGM[8], de l'Ifremer et du Shom[9]. Elles ont permis de cartographier les anciennes vallées du Sud de la Bretagne (Odet, Aven, Belon, Laïta, Blavet, Etel, Vilaine), il y a 10 000 ans. Aujourd'hui recouvertes par la mer et les sédiments, ces vallées profondes de 20 à 40 m, larges parfois de 5 km, s'étiraient sur 20 à 50 km, dans le prolongement des rivières actuelles.

 

Cette recherche a fait l'objet d'une publication en 2006 et va être généralisée... à toute la région. En association entre Géoarchitecture, le Caren et l'Ifremer, le programme scientifique Périamor a pour objectif, de 2008 à 2011, de cartographier toutes les vallées fossiles sous-marines de la Bretagne. Synthèse des connaissances actuelles, Périmarmor passera par des campagnes en mer, notamment à plus de 50 km au large, un territoire que l'on connaît moins que le « côtier ». Pour ce programme, David Menier a obtenu le financement d'un doctorant. « Le littoral actuel est le résultat de son histoire, souligne-t-il. Les sédiments et les fossiles marins sont les témoins indirects des conditions climatiques passées. La cartographie historique permettra de phosphorer sur les environnements de demain  pour prédire l'évolution du niveau marin annoncée pour le 21e siècle.» Ces cartes seront ainsi une aide à la décision pour les collectivités.

100 000. Depuis 1,2 million d'années, les cycles glaciaire-interglaciaire alternent tous les 100 000 ans. 

NICOLAS GUILLAS

 

Contacts
Marie-Thérèse Mozzadec
marie-therese.morzadec@wanadoo.fr

David Menier
david.menier@univ-ubs.fr
Tél. 02 97 01 71 45

 

Photos :

 


[1] Marie-Thérèse Morzadec est l'ancienne correspondante nationale de la « Commission internationale de la ligne de rivage du Nord-Ouest de l'Europe ».

[2] CNF-Inqua :

[3] Andra :

[4] Equipe d'accueil Géoarchitecture EA 2219 (Université de Bretagne Sud - Université de Bretagne occidentale). David Menier est chercheur associé à Géosciences, université de Rennes 1.

[5] Cette recherche, menée de 1998 à 2003, faisait partie du projet de recherche Cortarmor, sous la responsabilité de Jean-Noël Proust, chargé de recherche CNRS au laboratoire CNRS Géosciences Caren, UMR 6118 de l'Université de Rennes 1.

[6] UBO :

[7] UBS :

[8] BRGM :

[9] Shom :

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Article publié en février 2008
dans Sciences Ouest n°251

 

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