Le prix Jean Perrin
Le directeur de l'Espace des sciences a reçu, le 16 septembre 2008 à Rennes, le prix Jean Perrin, décerné par la Société française de physique. Créé en 1993, le prix récompense des efforts réussis de popularisation de la science.
Discours de Michel Cabaret, lors de la remise du prix

« Qu'il s'agisse de l'atome, des OGM, des nano sciences, des ondes ou de la génétique, le grand public formule aujourd'hui des réserves, des craintes et quelquefois des rejets, vis-à-vis de la science. « La science ne nous intéresse pas ! Nous n'y comprenons rien, elle nous fait peur ».
La démarche scientifique elle-même est parfois remise en cause. Lorsque nous avons reçu en 2007, gratuitement et par porteur spécial, en sept exemplaires, l'Atlas de la création écrit par Harun Yahya, nous avons été touchés. Ce livre réfute le darwinisme et la théorie de l'Evolution, soit disant au nom du Coran. Le prédicateur islamiste nous demandait de diffuser le message suivant : « L'homme a été créé par Dieu, il est inchangé depuis sa création » ! Ce livre, qui a été envoyé dans les écoles, nous montre que l'intégrisme religieux, quel qu'il soit, s'oppose à la culture scientifique. De son côté le mouvement créationniste, qui gravite autour d'églises protestantes nord-américaines, n'est pas non plus un phénomène anecdotique : Sarah Palin, la colistière de John McCain, candidat à la présidence des Etats-Unis, s'est prononcée en 2006 pour l'enseignement du créationnisme à l'école.
Comment susciter l'intérêt pour la pensée scientifique, à l'heure où la science atteint des niveaux de complexité inégalés ? Et comment réagir quand le concept de progrès est parfois bafoué ou que les créationnistes veulent réécrire l'histoire? Depuis 24 ans, l'Espace des sciences tisse et renforce les liens entre le monde scientifique et le grand public : pour favoriser la compréhension du monde, pour insérer les sciences dans notre culture à tous.
A notre échelle, notre fibre militante nous a toujours poussés à être actifs. Réagissant justement aux créationnistes, Paul Trehen animait récemment un café des sciences, très suivi, sur le thème de la science et de la laïcité.
S'agit-il d'un engagement politique ? Oui. Car la culture scientifique a, pour nous, valeur d'engagement, comme le rappelait si bien Philippe Lazar, lors de la conférence inaugurale de la salle Hubert Curien, aux Champs Libres. L'Espace des sciences fait ainsi partie des acteurs de la vie démocratique à l'heure où le concept de laïcité refait justement débat.
La notion de culture scientifique qui nous anime est simple : elle consiste à mettre en relation les chercheurs, ceux qui créent de la connaissance, et les publics. Nous répondons aux publics qui désirent :
- s'informer ;
- actualiser leurs connaissances ;
- mais aussi, et c'est peut-être l'essentiel, comprendre, décrypter le monde, réduire leurs incertitudes et leurs illusions.
Le moteur de ces désirs, chez les publics, est la curiosité. L'éveil de la curiosité se fait pendant l'enfance. Dès le plus jeune âge, l'enfant manifeste une grande soif de connaissance. Et il porte un regard sur la science, différent de celui des adultes : la science est pour lui une source d'émerveillements et de découvertes.
Les enfants sont un public privilégié à l'Espace des sciences. Pour s'épanouir, leur curiosité doit être nourrie de contenus et d'animations adaptés. Notre laboratoire de Merlin en est le plus bel exemple. Nous voulions nous adresser aux enfants de 7 à 12 ans... mais nous rencontrons l'adhésion des enfants de 7 à 77 ans ! Il n'y a pas d'âge pour être « piqué au vif » par une interrogation scientifique, et pour faire ses propres expériences.
Chez nous les adultes, la curiosité et l'intérêt pour les sciences varient en fonction de nos parcours personnels. Mais pour beaucoup, il y a une réelle préoccupation pour comprendre les origines de l'Univers, de la Vie, de l'Homme, pour répondre à de grandes interrogations : d'où venons-nous ? qui sommes-nous ? et où allons-nous ? Elles ne concernent pas seulement les enfants mais toutes les sociétés.
Les scientifiques, de leur côté, ont un devoir, aujourd'hui essentiel, de faire connaître leurs travaux, de communiquer avec le public : ils ne doivent pas s'accaparer les connaissances. Il y a là un réel enjeu. Le savoir scientifique étant de plus en plus riche et complexe, beaucoup de chercheurs sont aujourd'hui très spécialisés. La popularisation scientifique, avec ses mises en perspectives, peut alors devenir un exercice difficile, pour eux.
Une récente étude a montré que, parmi 10 000 chercheurs du CNRS, la majorité ne vulgarise pas du tout, ou très rarement ! Mais il y a du nouveau : jusqu'à une période récente, les scientifiques qui consacraient trop de temps à communiquer, se voyaient mal jugés par leurs pairs. Aujourd'hui, quand un chercheur explique ses travaux et fait un effort pour populariser son savoir, ce n'est plus un handicap pour sa carrière, au contraire !
Au cours des dernières décennies, la culture scientifique a évolué. Lorsque je suis arrivé à l'Espace des sciences, l'objectif était de diffuser les connaissances d'une minorité, les chercheurs, vers une majorité, le grand public. Aujourd'hui, la culture scientifique est devenue un enjeu de société qui concerne également l'enseignement, l'économie, les choix politiques... et les idéologies, comme on l'a vu.
Comment s'adapter à cette nouvelle situation ? En gardant avant tout une grande liberté d'action. Je souscris totalement à ce que vient de nous dire Paul : c'est le statut associatif de l'Espace des sciences qui lui apporte une liberté et une souplesse indispensables à son dynamisme et à son rayonnement. Je peux vous affirmer que le conseil d'administration, le conseil scientifique et l'équipe professionnelle de l'Espace des sciences ont toujours travaillé dans un espace de liberté favorisant l'innovation et la création. Je suis attaché à cette notion de liberté car personne ne peut remplacer ni le scientifique, qui parle de ses propres découvertes, ni le médiateur scientifique (animateur, concepteur d'exposition, journaliste scientifique...), qui est la première personne à qui le chercheur s'adresse pour être vraiment compris.
Les chercheurs ont besoin de collaborateurs professionnels, pour diffuser la culture scientifique et, dans l'autre sens, nos meilleurs collaborateurs, ce sont les chercheurs. J'ai toujours souhaité que les scientifiques soient heureux de travailler avec l'Espace des sciences, pour que l'échange soit permanent avec tous les publics.
En essayant de rendre les sciences attractives, en développant l'esprit critique, tout en sachant que nous sommes (très !) loin de tout connaître et de tout comprendre, nous rendons les meilleurs services qui soient à la culture scientifique.
Dans l'histoire de l'Occident, la science a longtemps fait partie de la culture au même titre que l'art, les lettres et la philosophie. Mais depuis deux siècles, les chemins entre science et culture se sont peu à peu éloignés.
À la fin du XXe siècle, la culture scientifique, prend un nouvel et nécessaire élan grâce à des personnalités, comme Jean Perrin, Hubert Curien et tant d'autres, pour les trois raisons suivantes :
- 1. L'accélération de la production des connaissances ;
- 2. Le degré de spécialisation de la recherche ;
- 3. L'accroissement du fossé entre la science et la société.
Cet enjeu, marier science et culture, est d'autant plus important que nos générations sont les premières à vivre pleinement au quotidien avec les sciences et les applications technologiques. À nous de lutter contre la peur de la science, contre l'obscurantisme et l'irrationnel ! À nous de faire en sorte que la science fasse partie intégrante de la culture.
Notre association avec le Musée de Bretagne et la Bibliothèque de Rennes Métropole, aux Champs Libres, illustre notre volonté d'ouverture culturelle. A l'Espace des sciences, nous nourrissons la curiosité scientifique du public, mais nos soifs de connaissances s'assouvissent également dans l'histoire et par la lecture. L'Espace des sciences n'est donc pas isolé, il participe activement à une offre culturelle, élargie et originale.
Cette soirée nous permet de rendre hommage à Jean Perrin, grand scientifique français, Prix Nobel de physique en 1926. Il est à l'origine, dans les années 30, de la création du CNRS, le Centre National de la Recherche Scientifique. Pour lui, le soutien à la création des connaissances allait de pair avec leur diffusion auprès du plus grand nombre : il a ainsi créé le Palais de la découverte, avec une philosophie très innovante, différente de celle des musées scientifiques de l'époque, qui exposaient des collections. Jean Perrin voulait faire participer le public aux expériences et au plaisir de la naissance d'une découverte. Ouvert d'abord temporairement, à l'occasion de l'Exposition internationale de 1937, le Palais sera ensuite pérennisé suite au succès qu'il rencontre en présentant la science en train de se faire. Aujourd'hui le Palais de la découverte risque de perdre son autonomie ! Il a besoin de toute notre attention.
À l'Espace des sciences de Rennes, nous sommes et nous nous revendiquons des héritiers de Jean Perrin. Jean Perrin, qui a prouvé l'existence des molécules et des atomes, serait épaté par l'expérience extraordinaire qui a commencé, il y a six jours, dans le grand collisionneur européen, au Cern de Genève. Cette expérience unique vise à recréer les conditions de l'Univers à ses débuts : la physique des particules élémentaires pourrait en être bouleversée ! Le physicien Etienne Klein pourra nous en parler lors de notre prochaine conférence, dans un mois, mais dès ce soir, nous accueillons Edouard Brézin, membre de l'Académie des sciences qui se propose de répondre à cette question « La fin de la science est-elle en vue ? ».
Cher amis, j'espère vous avoir convaincu mais je crois que vous l'étiez déjà, des nécessités de la culture scientifique. Vous l'avez compris quand on aime les sciences, on aime les partager.
C'est l'occasion pour moi de vous remercier tous, de vous dire la chance que nous avons ici à Rennes d'avoir cet Espace des sciences, soutenu par Rennes Métropole, la Région Bretagne, les départements d'Ille-et-Vilaine, des Côtes-d'Armor et du Finistère, la Ville de Morlaix, le ministère de la Recherche, le Rectorat d'Académie, le CNRS, les universités de Rennes, la Fédération bretonne du Crédit Agricole, le Réseau « Si tous les ports du monde » et de nombreux partenaires scientifiques et économiques qui nous rejoignent sur nos co-productions.
Ce prix Jean Perrin récompense toute notre équipe professionnelle, nos administrateurs et les membres du Conseil scientifique. Mais c'est aussi le vôtre puisque vous êtes tous des ambassadeurs de l'Espace des sciences ! »
Michel Cabaret
Mardi 16 septembre 2008



