ACCUEIL > Sciences Ouest > Année 1993 > 94 > Dossier du mois > L'Economie en Bretagne > Entre destructuration et restructuration
Entre destructuration et restructuration
Pierre Bellec : Plaidoyer pour l'innovation
L'Espace Breton
Economie de l'environnement agricole et rural
Experts en économie publique locale

 


ENTRE DESTRUCTURATION ET RESTRUCTURATION




(Photo : J.-Y.Dagnet - INPAR Communication)



Dans les années 50-60, alors que l'on craignait de voir s'amplifier l'exode des bretons et se dégrader le niveau de vie régional par rapport à la moyenne nationale, voilà que se met progressivement en place ce qu'il fut convenu d'appeler par la suite le "modèle économique breton" : une agriculture de type intensif, orientée vers des productions de masse, souvent à faible valeur ajoutée, relayée par une industrie agro-alimentaire performante ; une industrie reposant sur une dynamique exogène avec l'arrivée des grands groupes (de l'électronique, de l'automobile...), mais aussi sur une forte dynamique endogène (avec l'essor d'un grand nombre de petites entreprises, ainsi que de grands groupes d'origine régionale) ; le tout entouré d'activités de construction florissantes, de commerces et services variés, ainsi que d'un tourisme prometteur... Résultat de la mise en place de ce système : en vingt ou trente ans, la Bretagne a comblé une large partie de son retard et largement retenu sa population chez elle.


Mais, voici que dans les années 70-80, plusieurs transformations intervenues au sein de systèmes économiques placent la région devant de nouvelles conditions d'évolution ; elles l'engagent même dans une véritable "crise de transition" : il s'agit, tout à la fois, de la globalisation croissante des économies (ouverture des frontières, nouvelle division internationale du travail...) ; de la montée inexorable des nouvelles technologies ; des processus de dérégulation des marchés et de la modification des régimes communautaires ; de l'épuisement de bon nombre de marchés traditionnels et de la transformation des normes de consommation... Face à de tels défis, la Bretagne se met à tanguer : l'exode des jeunes reprend, le taux de chômage s'élève et l'écart des revenus individuels par rapport à la moyenne nationale s'accroît à nouveau...
Obligée de s'adapter sans s'arrêter, tel un navire qui doit faire face à une avarie alors que la traversée continue, la Bretagne se trouve engagée dans un processus d'évolution aux exigences triples. Il lui faut tout d'abord gérer la déstructuration de morceaux d'activités, ou même d'activités toutes entières, dorénavant obsolètes et souvent condamnées, d'une manière ou d'une autre, à disparaître (dans le domaine des industries de biens de consommation ou de biens intermédiaires, d'une partie de l'agriculture, de certaines activités maritimes...). Il lui faut ensuite participer à la restructuration de nombreuses autres activités, mettant en place les conditions de la modernisation de l'existant et d'une "sortie par le haut" du système productif, grâce au développement de la formation, à l'introduction d'innovations, à la recherche de nouveaux marchés (il s'agit d'une partie de l'agriculture, des industries agro-alimentaires, d'activités liées à la mer, de la construction automobile, des télécommunications, de la construction navale, du travail des métaux...). La Bretagne doit enfin susciter la structuration d'activités nouvelles, autour de concepts développés ailleurs ou même de concepts radicalement nouveaux (industries de la santé, de l'image par exemple...).


VERS UN NOUVEAU MODÈLE

Derrière la double nécessité, d'une part d'organiser la "mutation" d'une partie du modèle ancien mais aussi, d'autre part, d'organiser la mise au point d'un nouveau modèle, c'est donc à une multitude d'adaptations que de très nombreux acteurs sont invités. Tous ces processus d'évolution sont d'autant plus difficiles à gérer que ces deux types d'exigences ne sont pas réellement indépendants ; que la gestion de ces évolutions ne relève pas uniquement de critères économiques, mais aussi de préoccupations sociales et organisationnelles, que les processus de recomposition n'en finissent pas, tandis que les entreprises et le système se confortent mutuellement dans la conservation du passé (la variable d'ajustement restant principalement l'emploi). A un moment où la Bretagne adopte son plan régional, à un moment où elle développe des réflexions prospectives sur l'aménagement de ses territoires, on perçoit qu'une des meilleures façons d'assurer la grande transition vers un modèle nouveau est de faire converger les stratégies des acteurs en fonction de nouvelles ambitions. La priorité reste alors l'accroissement de la compétitivité globale du système régional. Etant donné la nature profonde des enjeux et de leurs implications (importance accrue de l'international, de la production de savoirs et de la diffusion des innovations...), cet accroissement de compétitivité doit moins s'opérer par une réduction des intrants et des coûts que par le développement de la qualité des facteurs et de l'intensification des liens qui les unissent. En tout cas, formation et innovation sont plus que jamais les deux pièces centrales du développement du nouveau "modèle économique breton".

Yves Morvan
Président du Conseil économique et social de Bretagne