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L'histoire des sciences et des techniques a longtemps été négligée par les historiens français, dans la mesure où elle implique des connaissances spéciales qui n'entrent pas habituellement dans leur bagage intellectuel. Elle est presque absente des programmes du baccalauréat, de la licence ou de l'agrégation d'histoire. Elle s'est desséchée entre les mains gantées de certains philosophes qui s'adonnaient aux délices de l'abstraction logique, dans un style incompréhensible. Les historiens de l'éducation ont ouvert quelques bonnes pistes, en étudiant l'évolution de l'enseignement supérieur et de la culture scientifique, et ceux de l'économie, en relatant des processus d'innovation industrielle. Disons-le tout net : la France est en retard ; dans les pays modernes comparables au nôtre, l'histoire des sciences et des techniques a, tout naturellement, pignon sur rue, avec musées et instituts de recherche.
Or cela devrait, chez nous aussi, paraître indispensable. Nous vivons dans un univers scientifique ; notre travail, notre confort, nos loisirs, notre survie elle-même dépendent étroitement de notions et de techniques dont nous ignorons en général l'origine et les secrets ; nous admettons une conception vieillotte de la culture générale où les fictions littéraires et les œuvres d'art occupent une place écrasante. Il est permis de ne rien savoir de l'histoire de l'électricité ou de l'électronique ; mais il serait mal coté de ne pas placer le nom de Baudelaire auprès du titre Les Fleurs du Mal.
Est-ce à dire que nous abandonnons l'approche historique des sciences et des techniques aux seuls professionnels, scientifiques, médecins et ingénieurs ? C'est plausible ; mais, parmi eux, seule une minorité consent à cet effort. Beaucoup hésitent à soumettre leur discipline à l'épreuve de cet examen historique : ils risquent d'y relativiser leurs certitudes ; ils apprennent ainsi que les théories changent, de même que les méthodes ; ils s'aperçoivent donc que les unes et les autres sont susceptibles de se modifier encore. La science n'est pas un absolu, elle ne sera pas éternellement ce qu'elle est devenue. Elle ne libère, dans la jouissance du savoir, que les esprits capables d'en saisir l'évolution ; pour les autres, elle est asservissement nouveau à des gadgets et à des dogmes.
L'histoire des sciences et des techniques consiste, par exemple, à s'interroger sur les relations qui ont toujours existé entre l'instruction de la population et le développement des sciences, entre les pouvoirs politiques et les savants et ingénieurs, entre les guerres et les inventions, entre les encouragements financiers du capitalisme industriel et l'évolution des innovations techniques... On peut, à loisir, allonger la liste des questions à adresser au passé, dans l'espoir d'éclairer le présent. On apprend, notamment que, dans l'histoire, le nombre et la qualité des inventeurs et des techniciens dépendent du niveau de l'enseignement des sciences à l'école, puis au collège, de la valeur des institutions scientifiques du genre "grandes écoles", de la diffusion des périodiques à caractère scientifique et technique, etc., à condition qu'il y ait des foyers intellectuels rivaux, une émulation, suffisamment de disciples dissidents et de confrères concurrents, pour dissiper la tentation de la routine, du conformisme, de la sclérose. Mais on ne saurait confondre les conditions de possibilité de la recherche avec je ne sais quelle détermination certaine de la "trouvaille sur commande". Il ne suffirait pas de couvrir d'or des prix Nobel pour obtenir une panacée contre le cancer. L'histoire des sciences nous montre en effet que ni la programmation rationnelle des études, ni la professionnalisation coordonnée des spécialistes, ni la massification étatique de la recherche n'ont fait disparaître le hasard, l'inattendu, le coup de génie ou... le toupet.
En histoire des sciences aussi, on entre donc dans l'avenir à reculons. La prévision, en la matière, inquiète à juste titre les décideurs. Ils voudraient en particulier voir trancher le débat entre la demande d'invention, émanant de l'économie, et l'offre d'invention, provenant des chercheurs. L'interaction entre croissance économique et invention technique, dans l'histoire des affaires, conserve une part de mystère. Pour certains, une période de beaux profits et de grands investissements engendre un essor des brevets d'invention ; les producteurs ensuite choisissent parmi les innovations celles qui leur paraissent rentables à moyen terme ; mais des impondérables occasionnent une cascade de déséquilibres : le comportement des concurrents et des clients, les surenchères des inventeurs, la fiscalité, le protectionnisme ou les étranglements du pouvoir d'achat. Pour d'autres au contraire, les périodes de guerre et de destruction ont stimulé les recherches, réactivé des découvertes antérieures que la prospérité et la paix avaient fait négliger, et provoqué des avancées inouies dans les connaissances scientifiques. Le dossier reste ouvert : pourquoi faudrait-il trancher ?
L'histoire des sciences et des techniques ne serait pas utile si, dans son état de chantier toujours inachevé, elle prétendait donner des leçons péremptoires, inspirées par une idéologie extérieure à elle-même. Elle serait un peu ridicule si elle se bornait à l'hagiographie des savants d'exception ou si elle s'enlisait dans le chauvinisme des querelles de priorité. Elle n'est une nourriture culturelle que si elle décrit concrètement les influences réciproques et changeantes des savoirs et des pouvoirs.
Jacques LEONARD Université de Rennes II
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