ACCUEIL > Sciences Ouest > Année 1988 > 30 > Dossier du mois > La transition démographique
La transition démographique

 


LA TRANSITION DEMOGRAPHIQUE



L'effondrement de la fécondité, la généralisation de l'automobile et l'industrialisation ont bouleversé ces dernières années la géographie bretonne. Toutes les communes ont été touchées.




La Bretagne a été féconde !


En 1954-1962, la couleur bleue prédomine. Naissances et exode l'emportent sur presque tout le territoire breton. La Bretagne regorge d'enfants.


La Bretagne est féconde : trois enfants par femme contre moins de deux actuellement. Dans les communes rurales où 70 % de la population travaille encore dans l'agriculture (Bretagne 50 %), il part un jeune sur deux.


Les villes bretonnes ne regroupent qu'un tiers de la population régionale. Elles ne suffisent pas à accueillir la population rurale à la recherche d'un emploi ou servent de relais vers des régions plus fortunées. 30 % des jeunes bretons s'en vont entre
15 et 30 ans. Des adultes et des enfants les accompagnent. Seule la retraite permet le retour au pays.



Et vint la voiture...


Quand 75 % des ménages ne disposent pas d'une automobile, la ville est toujours éloignée, aussi le territoire rural est-il étonnamment homogène. La commune constitue pour beaucoup le seul horizon. Le Breton y naît, y effectue sa scolarité obligatoire jusqu'à 14 ans, s'y marie, y travaille et y meurt. Le service militaire accompli dans une ville éloignée n'élargit pas les horizons familiers.


La Bretagne rurale fait partout figure de réservoir de main-d'œuvre. Seuls font exception les Monts d'Arrée et les Montagnes Noires où les décès commencent à l'emporter sur les naissances, premiers signes d'un déclin qui atteint déjà gravement d'autres régions françaises.


Cette image d'une Bretagne riche en hommes et en femmes a prévalu pendant des siècles. Des cités et des colonies lointaines en ont longtemps bénéficié. A partir de 1962 pour la Basse Bretagne et 1968 pour la Haute Bretagne, le dynamisme démographique breton va se restreindre aux villes et à leur périphérie.



La rurbanisation


Dès 1962, autour des villes, les bilans migratoires deviennent positifs. Dans les campagnes plus éloignées, l'évolution naturelle devient
négative et parfois le bilan migratoire s'inverse. Le vieillissement est tel que l'arrivée de quelques retraités dans une commune peut suffire à compenser le départ des quelques jeunes en âge de le faire.

Si au début de la période, les villes continuent à cumuler évolution naturelle et bilan migratoire positifs, à partir de 1968 ce dernier devient négatif pour les plus importantes d'entre elles. L'exode urbain prend le relais de l'exode rural et alimente le peuplement des périphéries urbaines. Près d'une commune rurale sur trois en

Bretagne voit ainsi sa population s'accroître. Le terme de rurbanisation décrit bien ce phénomène.

Ce débordement de la ville sur l'espace rural a été permis par l'automobile. En 1982, 84 % des personnes appartiennent à un ménage disposant d'une ou plusieurs automobiles. Ce chiffre atteint 88 % dans la région très jeune de Vitré et tombe à
80 % dans celle très âgée de Carhaix.



La Bretagne des bassins d'emploi


La Bretagne compte une population éparse de 950 000 habitants répartis dans
100 000 lieux-dits. Seule l'automobile peut permettre à une population aussi dispersée un lien quotidien avec la ville. Pour la population rurale, le choix n'est plus limité à l'agriculture ou à l'exode. Le travail à distance devient possible. Les industries s'implantant en ville ou en campagne savent qu'elles n'auront aucun mal à drainer une population nombreuse disponible. Les activités non agricoles se multiplient. En 1982, l'agriculture n'occupe plus que 17 % des actifs. Dans les communes rurales
elles-mêmes, les actifs agricoles sont désormais en minorité et les migrations alternantes concernent plus de la moitié des actifs non agricoles. 59 % de la population de ces communes est constituée de ménages non agricoles.


Le Breton vit de moins en moins à l'heure de son clocher. L'horizon des 1310 communes de 1954 a laissé place à celui des bassins d'emploi. Le Breton naît en ville, y achève ses études, y travaille, en fréquente l'hypermarché, y effectue ses gros achats, s'y récrée. Il s'y fait hospitaliser en moyenne 4 ou 5 jours par an. Habiter la ville ou la campagne devient un choix lié au cycle de vie : étudiants, jeunes mariés, couples avec enfants, pré-retraités, retraités, divorcés, parents célibataires optent différemment entre le centre
et la périphérie. Tous fréquentent les équipements urbains sans en avoir toujours la charge fiscale. Les institutions ont du mal à suivre le mouvement.


Le crépuscule démographique


Pendant des siècles la fécondité paysanne a alimenté la croissance urbaine. Le flot semble tari. Un exode trop intensif et la chute de la fécondité ont conduit à cette situation. Sur 20 nouveaux-nés en Bretagne, 19 appartiennent à un ménage non agricole. Aujourd'hui, la jeunesse est en ville et la population non agricole doit trouver en elle-même les sources de son renouvellement.


Les villes et les périphéries urbaines échappent pour le moment au vieillissement. Les naissances y dépassent d'autant plus facilement les décès que les retraités retournent dans leur canton d'origine.


Cependant, dans la plupart des villes et dans bien des campagnes, le taux de reproduction de la population ne permet pas le renouvellement de la population. Le désir d'enfant a diminué et la rurbanisation va en subir le contrecoup. Sauf réaction imprévisible, au moment du prochain recensement, la couleur jaune dominera en Bretagne : vieillir au pays ?



Loeiz LAURENT

Directeur régional de l'INSEE (Octant n°31)