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Nouvelles technologies et vieilles questions

 


NOUVELLES TECHNOLOGIES ET VIEILLES QUESTIONS



Les nouvelles technologies sont à la mode. L'adjectif "nouveau" crée toujours un doute. En soi il ne qualifie rien, si ce n'est une actualité. C'est pourquoi le "nouveau" vieillit si mal, accroché qu'il est à la mode d'un temps, de l'art nouveau au nouveau roman, de la nouvelle classe ouvrière aux nouveaux pauvres, de la nouvelle gauche à la nouvelle droite... Alors, les nouvelles technologies ?

On désigne ainsi les techniques qui apparaissent ou se développent actuellement : biotechnologies et surtout électronique. Rien n'invite toutefois à associer ces deux axes de l'innovation technique. Si les biotechnologies ne concernent qu'un champ particulier de l'activité productive, l'électronique est au contraire un outil aux propriétés multiples dont l'usage se répand dans tous les secteurs d'activité mais aussi dans l'espace domestique. On peut donc penser qu'elle est en passe de bouleverser l'ensemble de notre système productif et de notre organisation sociale. L'"électronisation" serait ainsi le pilier d'une "troisième" Révolution Industrielle, comme l'électrification fut celui de la seconde à la fin du XIXème siècle.

Cette approche reste toutefois trop "techniciste", accordant une signification sociale à une technique (l'électricité ou l'électronique) définie du point de vue du technicien. On peut y opposer une approche socio-technique, où ce qui importe n'est pas la machine elle-même, mais le rapport de l'homme à la machine. De ce point de vue, l'axe essentiel des changements techniques actuels paraît bien être la recherche de l'automation, c'est-à-dire d'un processus productif le plus autonome possible
vis-à-vis du travail humain.

Le principe de l'automation n'est pas en soi nouveau. Andrew Ure, économiste anglais du XIXème siècle, ne déclarait-il pas en 1832 dans sa "Philosophie des Manufactures" que "la plus parfaite des manufactures est celle qui peut entièrement se passer du travail des mains. La science des manufactures est donc un exposé des principes généraux d'après lesquels l'industrie productive doit se régir à l'aide de machines automatiques". Mais suivant les secteurs, pour des raisons techniques mais aussi économiques et sociales, l'automation est plus ou moins difficile à réaliser. Elle est de ce fait plus ou moins ancienne. Les industries aujourd'hui les plus automatisées sont celles qui traitent en continu de grandes masses de produits : pétrole, chimie lourde, cimenterie,... La continuité productive est ancienne dans ces industries, et l'électronique a donc seulement accentué une automation antérieure. Le travail humain est alors totalement évacué du cœur de la production, refoulé vers des fonctions médiates de surveillance-contrôle et d'entretien-maintenance.

La situation est différente pour les industries basées sur des procédés mécaniques, telle la construction automobile par exemple. Celles-ci sont restées jusqu'à aujourd'hui massivement utilisatrices de travail humain direct. La robotique peut par contre y réaliser maintenant ce qui est ailleurs plus ancien. La "Révolution électronique" constitue en ce sens la possibilité d'extension, à l'ensemble de l'industrie et à nombre d'activités de service, du principe de l'automation, prophétisé par Andrew Ure.

Toutefois l'utilisation de l'électronique ne conduit pas nécessairement à l'automation. Le développement au cours des années 1960 de l'informatique dans les banques et assurances a été au contraire l'instrument d'une mécanisation taylorienne du travail, analogue à celle qu'avait connue au début de ce siècle l'industrie automobile par exemple. Ce n'est que depuis une dizaine d'années que l'apparition d'une informatique décentralisée fondée sur la micro-électronique a fait franchir à ces secteurs l'étape de l'automation. De même aujourd'hui les transformations que connaissent certaines industries de petites et moyennes séries, telles la chaussure ou l'ameublement, relèvent plus de la mécanisation taylorienne que de l'automation, même si elles utilisent de l'électronique. La situation des grandes industries
agro-alimentaires comme la laiterie est différente. On y assiste en effet à la mise en place d'une production en continu, comme dans la grande industrie chimique, ce qui va à brève échéance modifier radicalement le contenu et l'organisation du travail.

L'étude des conséquences du changement technique sur le travail humain et la définition d'une politique socio-économique d'accompagnement supposent que l'on dispose d'une analyse socio-technique et pas simplement technique de ce changement. La fascination pour le nouveau, pour la technique en soi est souvent un obstacle pour une telle analyse, qui nécessite un dialogue et une confrontation effective des scientifiques, des techniciens et des spécialistes de sciences sociales. L'enjeu des mutations actuelles mérite sûrement qu'on s'y essaye.


François VATIN
Université de Rennes II

Références :
• François Vatin : "La fluidité industrielle, essai sur la théorie de la production et le devenir du travail" à paraître aux Editions Klincksieck.
• CERETEB, 4, place Saint-Melaine, 35000 Rennes, tél. 99 38 12 93 et 99 99 63 27 : Travaux sur les conséquences sociales du changement technique dans les industries régionales.