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Les croyances technologiques

 


LES CROYANCES TECHNOLOGIQUES



La gestion technologique de notre environnement semble s'étendre inéluctablement jusqu'aux moments les plus "spontanés" de notre vie quotidienne. La "rationalisation" des comportements humains est-elle en marche, comme on le prédit depuis longtemps ? L'irrationnel, la croyance ou même la superstition seraient-elles victimes de ce progrès des lumières ?


En réalité, cette exaltation des technologies construit elle-même un univers de croyances, toutes entières prises dans le jeu social, c'est-à-dire tout aussi rationnelles, mais d'une autre rationalité.

A tel point que "l'efficacité" des nouveaux appareils qui s'insèrent dans les bureaux, les ateliers ou au domicile ne saurait être appréciée seulement techniquement. Ce serait passer sous silence un "efficace" social constitué par toute l'activité sociale suscitée par ces outils, par la mise en forme sociale acceptable qu'ils subissent, par la focalisation autour d'eux d'attentes, d'interrogations sur la cohérence de nos univers sociaux et leur avenir.

Ces croyances remodèlent l'efficacité proprement technique et sont indispensables à la bonne opération des appareils eux-mêmes ; loin de relever d'une démarche strictement empirique, l'adoption de nouveaux appareils s'apparente souvent à la magie puisqu'on veut adapter le monde à l'outil et non l'inverse (Jean Gagnepain, Université de Rennes II). Les technologies contemporaines suscitent d'autant plus ces croyances qu'elles changent rapidement et que leur intégration à des
représentations du monde établies est difficile. Plusieurs formulations de ces croyances, opérant à différents niveaux et pouvant être contradictoires selon les positions sociales et les choix politiques de ceux qui les diffusent, se confrontent à l'occasion de "débats de société" ou d'application de tel système dans un service. On peut en dresser une liste non exhaustive :
1. Le changement technologique a sa propre logique et s'impose à la société.
2. Plus de technologie est toujours meilleur que moins.
3. Tout le monde profite du changement technologique.
4. Les technologies sont neutres.
5. Les technologies reflètent la structure de la société et profitent toujours aux mêmes.
6. Certaines technologies, par leur conception même, sont démocratiques ou autoritaires.
7. Le changement technologique est l'instrument essentiel du changement social.
8. En initiant tous les citoyens aux technologies nouvelles, on réduit les inégalités de savoir et de savoir-faire.
9. Un minitel, un ordinateur ou une bicyclette sont des appareils matériellement évidents, identiques pour tous.
10. Les échecs des technologies proviennent des faiblesses humaines, de la mauvaise volonté ou de l'esprit non-scientifique des gens.
11. Il y a des technologies d'avenir.
12. Les grands choix technologiques doivent être réservés aux techniciens spécialistes.
13. Il ne doit plus y avoir de spécialistes ; tout le monde doit donner son avis sur ces choix technologiques.

Chaque technologie dans son contexte - indispensable pour définir sa pertinence sociale - suscite des croyances spécifiques, moins formulées en termes d'opinions comme les précédentes que sous forme d'attentes et de dispositions à l'action. Certains groupes sociaux, certaines personnalités se mobilisent autour d'une technologie et deviennent les porteurs de ces croyances.

Ainsi les cibistes ont espéré se dégager des marquages sociaux qu'ils subissaient dans leur travail ou dans leur famille. La puissance de l'appareil créait l'espoir de délimiter enfin un monde de proches dont on est le centre, de récupérer la capacité à faire de la frontière qu'ils avaient perdue. Mais l'appareil CB ne peut occulter les différences sociales et les renforcent même en contraignant à la cohabitation avec des inconnus.

De même, dans la famille, le moment de l'adoption de la micro-informatique voit se développer un espoir de maîtrise sur son destin (le sien ou celui de ses enfants), alors même que la technologie contraint à entrer dans un monde en renouvellement incessant, où l'incertitude et le déclassement peuvent être plus grands encore. La prise en compte de ces croyances fait sans aucun doute partie intégrante de toute stratégie de diffusion des savoir-faire contemporains.


Dominique BOULLIER
Université de Rennes 2