La science et les régions

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La science et les régions



Dans son livre "la Science et les régions : géoscopie de la France", Madeleine Brocard, professeur aux universités du Havre et de Rouen, montre que la localisation des activités scientifiques demeure tributaire d'un "système" de fonctionnement qui oppose Paris à l'ensemble des régions...

Le mouvement technopolitain, la prise en charge de certains programmes de recherche par les Régions ou les Villes, quelques trop rares mesures de réelle décentralisation... et surtout beaucoup de discours volontaristes, traduisent de façon significative la tentative d'émergence de "la Science" dans le développement économique local. Pour autant, une géoscopie de la recherche française peut-elle traduire autre chose qu'une hypercentralisation parisienne, associée à quelques aires du Sud-Est plus ou moins dépendantes et à des velléités inconséquentes dans la plupart des autres régions ? Telle est la question à laquelle Madeleine Brocard a tenté de répondre, en géographe, dans un ouvrage très bien documenté où l'on appréciera la qualité de la cartographie descriptive. L'ouvrage s'ouvre sur une note d'espoir pour les "non-parisiens" : en 1964, Paris, la région-capitale, monopolisait 64% des chercheurs travaillant dans l'Hexagone, alors que ce chiffre est tombé à 52% en 1985. Les nombreuses cartes que l'on voit défiler en feuilletant l'ouvrage donnent une image assez identique : que ce soit le nombre de chercheurs, les dépenses de recherche publique, le taux de scolarisation, l'encadrement des universités, etc, Paris arrive toujours largement en tête, suivi du grand Sud-Est (Rhône-Alpes, Provence-Côte d'Azur, Languedoc-Roussillon) et assez loin derrière vient la Bretagne, qui apparaît comme le gisement de "houille grise" du grand Ouest français.


Croissance et décroissance

Mais que signifient ces cartes et ces chiffres ? On peut en faire deux lectures oppo-sées, selon que l'on voit le verre à moitié vide ou à moitié plein. Le verre à moitié plein, c'est une croissance forte du potentiel de recherche en Bretagne depuis un quart de siècle : croissance du nombre de chercheurs publics, d'établissements universitaires, d'écoles d'ingénieurs, plus faible croissance de la recherche industrielle, mais cependant suffisante pour permettre le développement de pôles d'excellence.
Le verre à moitié vide peut se résumer dans les chiffres suivants : la Bretagne abrite 1,7% des chercheurs français, pour environ 5% de la population. Même si ces 1,7% en 1987 n'étaient que 0,8% en 1977, tous les chiffres cités par Madeleine Brocard montrent la permanence de l'opposition Paris-provinces, et particulièrement lorsqu'il s'agit d'inventorier les lieux de pouvoir dans la recherche. En 1968, l'Ile de France recevait des investissements inférieurs à ce qu'aurait impliqué son potentiel de chercheurs, alors que l'Ouest était parmi les zones privilégiées ; en 1985, c'est de nouveau Paris qui est privilégié et l'Ouest repasse en négatif.


Recherche et industrie

A propos des premières vagues de décentralisation, le jugement de Madeleine Brocard est particulièrement sévère pour la Bretagne : "Dans un désert ou semi-désert régional, l'implantation de laboratoires dans un secteur d'activité dynamique devait entraîner celle des "fabricants", créer des emplois, enclencher réactions et rétroactions. La Bretagne, avec le CNET à Lannion et les firmes électroniques, a servi de "preuve" avant la Côte d'Azur, recevant des installations de l'Ecole des Mines et du CNRS à Sophia-Antipolis. On souhaite à la seconde plus de succès qu'à la première, où vingt ans plus tard, les licenciements font la une de Ouest-France dans un "espace vécu" où il n'y a pas d'alternative, où quitter "le pays" redevient cette nécessité que la science et la technologie devaient éviter !... Avaient-ils donc raison ceux qui, dans les années 65-72, redoutaient la dispersion géographique de notre potentiel scientifique au nom de la qualité et de l'efficacité ? N'avait-on pas trop vite confondu Rennes et Boston ? La géographie et la science se seraient-elles vengées de ce déménagement du territoire " ?



( * jaune : valeurs positives)
( * gris : valeurs négatives)



( * jaune : valeurs positives)
( * gris : valeurs négatives)


En 1968, l'Ile-de-france reçoit des investissements inférieurs à ce qu'impliquerait son potentiel de chercheurs, contrairement au Sud-Est et à quelques régions de l'Ouest. En 1985, la prééminence parisienne est réaffirmée dans les investissements, au détriment de presque toutes les autres régions. C'est de très mauvais augure pour l'avenir scientifique de la Province. (figures et commentaire extraits de "La science et les régions").




Un potentiel inutilisé

Ces jugements sévères pour la Bretagne le sont en réalité pour la politique centralisée de décentralisation. Madeleine Brocard sait tenir compte de la volonté régionale, de "l'intelligence des lieux" et de la nouvelle donne créée par le fait européen. Il reste que le bilan est pauvre et que les discours de réussite des responsables locaux ont un effet anesthésiant qui cache le mal et empêche de l'affronter. Ces discours se réfèrent trop à la minorité des laboratoires reconnus, alors que des richesses dorment dans nos friches intellectuelles. Tel est l'un des défauts, et probablement une cause du pessimisme de l'ouvrage de Madeleine Brocard : une référence trop forte aux grands organismes et aux grands programmes (car ce sont les seuls bien inventoriés !) et un oubli du potentiel inutilisé, inorganisé et souvent méprisé qui existe dans les Universités provinciales.

Jacques de Certaines


Madeleine Brocard, "La science et les régions : géoscopie de la France",
Ed. Reclus - La Documentation française, Montpellier - Paris, 1991. Prix 220 F.