ACCUEIL > Sciences Ouest > Année 1991 > 66
En bref
Gros plan
Dossier du mois
À l'Espace des sciences

 


 

DOSSIER DU MOIS : Les verres en Bretagne


 

EDITORIAL

Le "syndrome Hiroshima", crise morale des physiciens ayant contribué à ce brillant succès technologique, avait conduit de nombreux chercheurs à lutter pour la paix et contre l'arme nucléaire, en se regroupant dans le mouvement Pugwash (du nom du petit village où eu lieu la première réunion). En pleine époque de guerre froide, cela représentait un certain courage.

Quarante ans plus tard, bombes chirurgicales ou à effet de souffle, scuds et patriots anti-scud, missiles filoguidés ou à rayon laser, détection infrarouge, leurres électroniques... sans parler des armes chimiques, de la guerre bactériologique et autres succès de nos bioindustries triomphantes, font découvrir à chaque télé-"spectateur" les progrès foudroyants de notre technologie. Pendant ce temps, nos enfants se forment l'esprit avec des wargames électroniques aux noms évocateurs : "Cauchemar d'Arabie", "Le boucher de Bagdad", "Ecrabouille Saddam". Seuls les morts civils, "dommages collatéraux" en termes scientifiques, ne peuvent plus admirer notre belle science occidentale !

Le philosophe Michel Henry avait-il eu raison d'affirmer que la science constitue la voie la plus directe pour régresser vers la barbarie ?

En tant que scientifiques, nous pouvons admirer les techniques de pointe sur les champs de bataille. Mais nous pouvons aussi regretter le fait que nos prouesses soient propulsées à la une des journaux dans des circonstances aussi dramatiques. Ceux qui œuvrent dans l'ombre pour la vie et la santé apprécient mal les ovations reçues par les géniaux créateurs de missiles à effet de souffle et autres engins de mort. En arrivera-t-on à apprécier nos efforts de recherche par le nombre de "morts induits", au lieu d'utiliser ces indicateurs archaïques que sont le nombre de brevets ou de publications ?

Il est trop facile de dire que notre science est pure, et que nous ne sommes pas responsables de son usage. Il serait temps qu'à l'instar de nos aînés du mouvement Pugwash, atteints du "syndrome Hiroshima", nous autres, chercheurs de cette fin du deuxième millénaire "civilisé", soyons à notre tour atteints d'un "syndrome Bagdad".

Jacques de Certaines. Chercheur.