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DOSSIER DU MOIS : La politique régionale en matière de recherche ÉDITORIAL
PAS DE CONNAISSANCE SANS INSTITUTION Comment savons-nous quelque chose ? Par exemple que l'homéopathie est parfois efficace, que certains écologistes lâchent des vipères dans le Vercors pour faire fuir les paysans, qu'il existe des trous noirs, que les soucoupes volantes n'existent que dans l'imagination, que le virus du SIDA ne saurait se transmettre par la salive ou que la bataille de Waterloo a bien été gagnée par Wellington ? S'agit-il de rumeurs, de croyances ou de faits ? Réfléchissez à l'ensemble des intermédiaires qui sont nécessaires afin de vous faire douter de ces affirmations ou de les rendre véritables. Pouvez-vous, seuls dans le silence de votre chambre, en modifier la nature ? Pouvez-vous sans effort, rendre crédible l'existence des soucoupes volantes et douter de l'existence des trous noirs ou modifier, à volonté, le mode de transmission du SIDA ? Certainement pas. Il s'agit là d'un phénomène collectif qui oblige à mobiliser un grand nombre de gens -amis et ennemis-, des médias nombreux, des équipements souvent sophistiqués et beaucoup de salive, de réflexions et de démonstrations. Eh bien, voilà le domaine de la sociologie des sciences. Plus large que la sociologie de la croyance, ou de la connaissance, elle s'intéresse aux savoirs vérifiés, aux certitudes scientifiques aussi bien qu'aux erreurs. Développée depuis quinze ans, elle bouleverse, discipline après discipline, bien des domaines des sciences humaines, de l'anthropologie à la psychologie en passant par les sciences politiques et, bien sûr, la sociologie. Avant elle, nous nous passions volontiers des institutions pour comprendre la connaissance. Nous analysions les énoncés tout seuls et comme tout nus, comme s'ils pouvaient survivre et se développer par leurs seules forces, les malheureux. Aujourd'hui, nous ne laissons pas sortir un énoncé sans le réseau qui l'accompagne, qui le soutient et qui l'infirme ou le confirme. Comme un coureur du Tour de France, un fait scientifique, a besoin maintenant de son équipe de soutien. La démocratie gagne dans cette affaire de ne plus distinguer trop brutalement la vie scientifique et la vie politique. Il ne suffit pas que deux chercheurs dans leur laboratoire découvrent une maladie dangereuse, pour que nous devions tous, aussitôt, les croire, changer nos habitudes et nos lois, et voter, à l'Assemblée, de profondes modifications de notre système de santé. La connaissance ne s'accroît pas ainsi, nous le savons maintenant, en sautant d'un coup du laboratoire de quelques uns au savoir de tous. Il y faut des intermédiaires d'autant plus nombreux que le fait est plus nouveau, plus incroyable, plus dangereux et qu'il met à mal plus d'habitudes et plus d'intérêts. Il y aurait bien de l'hypocrisie à exiger des politiques une conversion prompte aux faits nouveaux que des savants, spécialistes et ignorants, chercheurs et politiques, tous également hésitent, doutent, prennent leur temps, négocient, rusent, enfin, se rendent aux raisons, mais quand la connaissance commence à s'instituer. Pas de connaissance sans la lente et progressive mise en place d'une institution. Si vous doutez de ce que j'affirme, descendez en vous-même et rappellez-vous le temps qu'il vous a fallu pour vous convaincre d'arrêter de fumer ou de boucler votre ceinture de sécurité ou de ne plus croire au Père Noël... En dressant le répertoire des intermédiaires qui vous furent indispensables, vous avez fait, sans le savoir, un petit exercice de sociologie des sciences ! Bruno Latour
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