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De la langue à l'émotion, histoire d'un traumatisme collectif

 

De la langue à l’émotion, histoire d’un traumatisme collectif

 

Jean-Jacques Kress © DRMédecin chef du service hospitalo-universitaire de l’Hôpital Bohars (près de Brest), à la retraite, ancien Président de l’Association française de psychiatrie, le Professeur Jean-Jacques Kress, qui enseigne toujours les sciences humaines à la Faculté de médecine de Brest, s’est intéressé à certains traumatismes collectifs comme la perte de la langue maternelle. Un regard pertinent sur l’ethno-psychiatrie bretonne…

 

Tout est parti d’un colloque international sur le “traumatisme psychique”, qui s’est tenu en 1982 à Strasbourg. J. J. Kress est alors sollicité pour faire une communication en hommage à son Maître, le Professeur Kammerer, dont les travaux sur le traumatisme psychique font autorité. Considérant que le sujet dont il pouvait le mieux parler était lui-même, il a cherché quel traumatisme l’avait affecté. “Je suis Alsacien d’origine, explique J. J. Kress, et parfaitement bilingue. En 1939, âgé de six ans, nous avons dû quitter notre région comme tant d’autres réfugiés et j’ai connu et vu ce qu’entraînait la perte de sa langue… Lorsque je suis arrivé en Bretagne, pour installer l’Hôpital psychiatrique de Bohars, j’ai été sidéré de voir que, contrairement à l’alsacien qui est resté bien vivant, le breton était peu pratiqué ! En fait, je n’ai eu besoin, qu’une seule fois, en trente ans, d’un interprète pour communiquer avec une vieille femme qui vivait seule dans une cabane perdue au fond des bois…

 

En psychanalyse, la perte est un traumatisme. Mais, est-ce que la perte de la langue est un traumatisme ? Et si oui, que perd-t-on et comment le perd-t-on ?

En Bretagne, la perte de la langue est suffisamment récente, pour qu’il soit possible d’observer in situ les effets de cette perte. Le point de départ du processus se situe après la disparition de la royauté, quand la Convention décide d’unifier la langue du pays. Les textes de l’époque font état de la supériorité du français sur ce que l’on appelle les patois. Cette idéalisation que l’on a pu qualifier de fétichiste, de la “langue légitime”, le pouvoir s’est vu en mesure de l’imposer aux populations. “Je ne sais plus quel Conventionnel avait proposé que l’on guillotine un quart des Alsaciens, pour obtenir par la terreur, que les autres adoptent le Français ! Et l’on ne compte pas tous les propos officiels, affirmant, jusqu’en 1939, la nécessité de la disparition des langues régionales, toujours en vertu du projet d’unifier la population, dans une perspective de pureté de la langue légitime et d’idéal de progrès”. Comment cela s’est il traduit sur le terrain ? Et bien, il n’était pas rare qu’un enfant soit puni pour avoir “osé” parler breton à l’école. Ses camarades étaient même invités à le dénoncer s’ils voulaient échapper eux-mêmes à la punition. Un objet infamant suspendu au cou du fautif et appelé curieusement “le symbole”, allait ainsi de l’un à l’autre. Il faut savoir que ce procédé est resté en usage après 1945 ! Et celui qui ramenait le “symbole” chez lui, se faisait souvent gronder par ses parents en breton… pour avoir parlé breton à l’école ! Ces faits illustrent une situation exemplaire “d’injonction paradoxale”.

 

Les témoignages font apparaître un sentiment permanent de honte. Sentiment qui donne sa valeur traumatique à l’événement. La Bretagne, plus encore que l’Alsace, a eu honte de sa langue…”

 

Mais, quelle(s) conclusion(s) tirer de ces faits ? “Parmi les observations que nous avons réalisées il en est plusieurs qui sont frappantes. La première est que l’on a remarqué qu’il y avait statistiquement plus de personnes réussissant leurs études, dans les régions où le changement de langue fut tardif, que dans les autres régions. La sociologie a attribué ce fait à la nécessité pour ces personnes de passer des diplômes pour accéder à une réussite que la situation locale ne leur permettait pas d’atteindre. Sur le plan psychanalytique, on peut penser qu’en fait, la maîtrise de la nouvelle langue en matière de savoir peut s’expliquer justement parce qu’il s’agit d’une langue débarrassée du poids subjectif du parler des origines. N’oublions pas que si les parents parlent le français avec leurs enfants, ils parlent entre eux le breton, dès qu’il s’agit de parler de sujets “réservés” : sexualité, mort, maladie… Voilà placée dans la réalité, d’une manière presque caricaturale, cette “autre langue” qui situe l’envers du discours acceptable, ce qui reste en dehors du discours commun.”

Si la perte de la langue est collective, personne en fait n’en porte directement le poids. “Les grands parents parlent le breton, les parents sont bilingues et les enfants ne parlent que le français. En fait, la perte est intergénérationnelle. Elle diffuse dans l’inconscient et est donc non brutale comme certains ont voulu le faire croire. On peut néanmoins, en se fondant sur l’observation psychiatrique, préciser de quelle nature est cette perte. On remarque en effet, nettement, une difficulté plus grande d’expression portant tout particulièrement sur l’affectif, les relations inter-humaines et la sensibilité individuelle. C’est ce que nous appelons l’alexithymie. Il n’est pas impossible, que cela soit une composante de la tendance à la dépression caractéristique des Bretons. Je n’ai pas d’exemple caractéristique en Bretagne, mais j’ai plusieurs observations avec des Alsaciens. Je me souviens en particulier de jeunes, incapables d’exprimer leurs sentiments en français… Il suffisait de parler avec eux en alsaciens pour les voir s’illuminer, devenir volubiles… Il n’y a pas de travaux scientifiques sur ce sujet, mais cette supposition paraît bien étayée. Comment les parents bretons (bilingues) ont-ils pu transmettre en français, à leurs enfants, la dimension sensible et affective ? Très difficilement. Le Professeur Kammerer déclarait : “il existe des traumatismes étalés dans le temps, mettant en jeu des mécanismes réactionnels communs aux effets de chocs et aux effets de frustration”. Nous sommes ici devant une situation qui a occasionné des chocs et des frustrations étendus sur plusieurs générations et qui a produit des effets radicaux entre les générations elles-mêmes. Mais l’essentiel n’est pas de prouver que les Alsaciens ou les Bretons ont été traumatisés ; mais de mettre à jour des zones de souffrance qui auront trouvé une langue pour les exprimer”.

 

 

Contact

Jean Jacques Kress, 
Faculté de médecine de Brest

Tél. 02 98 01 80 56.

Mail : jean-jacques-kress@univ-brest.fr