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Histoire et pathologie Le long parcours du prion
L’histoire des maladies dites “à prion” débute officiellement en 1755, en Grande Bretagne, avec la publication d’une première description de la tremblante des ovine et caprins, dans le Journal de la Chambre des Communes.
En 1936, deux autres Toulousains (Jacques Cuillé et Pierre Louis Chelle) démontrent le caractère transmissible de la maladie chez le mouton, par un “agent infectieux non conventionnel” (AINC), impossible à détecter avant les premiers signes cliniques et particulièrement résistant aux procédés classiques de stérilisation. En 1921 et 23, les Allemands Hans-Gerhard Creutzfeldt et Alfons Jakob décrivent les premiers cas d’encéphalopathie humaine. Dans les années 50, l’Américain William Hadlow est frappé par la similitude qui existe entre la maladie des ovins, et une pathologie humaine appelée Kuru qui frappe certaines tribus de Nouvelle-Guinée, où l’on consomme rituellement les restes des morts et, notamment le cerveau. Mais c’est son collègue, le microbiologiste Carleton Gajdusek, qui établira de façon définitive en 1966, non seulement le caractère très long d’incubation de la maladie (7 ans chez le chimpanzé infecté par des tissus cérébraux humains) et les similitudes entre la tremblante du mouton et l’encéphalopathie humaine appelée maladie de Creutzfeldt-Jakob. Le prion identifié en 1981En 1967, l’Anglais Thykave Alper et le Français Raymond Latarjet (Institut Curie) démontrent que l’agent pathogène est plus petit que tous les virus connus, ne possède ni ADN, ni ARN, et est constitué de protéines. Ce n’est qu’en 1981 que l’Américain Stanley Prusiner identifiera la protéine hydrophobe infectieuse, qu’il baptisera prion pour “proteinaceous infectious particle only”. Le prion n’est pas inactivé par l’autoclave classique (121°C sous pression), il résiste aux UV, ultrasons et radiations ionisantes. Le formol améliore même sa résistance ! Seule la soude pendant une heure et la javel peuvent “diminuer le pouvoir infectieux de matériels potentiellement contaminés”. La plus inquiétante particularité des prions, est leur transmissibilité à la plupart des animaux de laboratoire (seul le lapin semble résister). C’est toujours le système nerveux central qui est essentiellement touché. Et à ce jour, aucune réaction immunitaire n’a jamais été mise en évidence. Si la contamination en laboratoire, par voie directe (injection de tissus contaminés) est toujours contaminante, la voie orale, les scarifications, instillations nasales et oculaires, semblent néanmoins beaucoup moins efficaces (de 40 000 à 1 milliard de fois moindre chez la souris). Le dépôt de mêmes doses sur peau saine ne provoque jamais la maladie. De même, les doses contaminantes varient selon les espèces : il faut un gramme de tissus contaminé, injecté par voie intracérébrale pour contaminer un veau ; la moitié suffit pour un mouton. Enfin, 20 souches différentes de prions, provenant de moutons, et inoculées à des souris, ont pu être mises en évidence.
Du mouton à la vacheLes premiers cas d’une nouvelle maladie frappant les bovins (ESB) ont été déclarés entre avril et septembre 1985 dans les bureaux du Central Veterinary Laboratory de Weybridge (Angleterre). Dans les huit années suivantes, 140 000 bovins y succombent. Mais, en raison de la longue incubation de la maladie (cinq ans au moins), il est vraisemblable que de nombreux animaux malades ont été abattus et consommés. Dès 1987, le chef du service vétérinaire Britannique, John Wilesmith, identifie sans le moindre doute l’origine de la maladie : en 1984, afin d’augmenter ses références laitières, (devant fixer les quotas laitiers européens) le gouvernement libéral de Margaret Thatcher avait tout fait pour favoriser l’accroissement du rendement ; notamment en favorisant l’emploi de farines carnées (apport de protéines aux animaux surexploités). Avant cette date, les carcasses d’animaux malades subissaient un traitement à l’hexane, qui permettait l’élimination des graisses et la stérilisation parfaite des produits. Mais, le coût élevé de la méthode et le besoin de références laitières importantes ont eu raison de la prudence : il fut autorisé de baisser la température de stérilisation et d’abandonner l’utilisation des solvants organiques. C’est pour ces mêmes raisons économiques, que Margaret Thatcher autorisa les fabricants de farines et les éleveurs, à utiliser durant au moins cinq semaines les stocks de farines contaminées, après l’interdiction officielle de leur emploi (juin 1988) ! Alors même, que chaque jour d’utilisation se soldait par 300 à 500 nouvelles bêtes infectées ! Sous la pression de lobbies agricoles, l’Europe attendra 1991 pour interdire ces farines dans le reste de l’Europe… La France ne la devancera que d’une petite année. Pourtant, dès 1989 le Professeur d’Oxford, Richard Southwood avait émis l’hypothèse d’une possible transmission à l’homme ! Son rapport remis à John Major fut en tout cas l’occasion de découvrir que nous mangions, sans le savoir, et depuis longtemps, des viandes provenant d’animaux malades… De la vache à l’hommeEn 1990, l’agent pathogène bovin est “passé” aux chats, par le biais des boîtes d’alimentation. Plus d’une centaine de félins (y compris lions, tigres et panthères dans des zoos) auraient été atteints en Europe. Nombre de scientifiques s’inquiètent alors : lorsque l’on sait que la maladie a une très longue période d’incubation, que penser des porcs, volailles, lapins… gros consommateurs de farines animales, abattus bien avant que la maladie n’ai pu exprimer ses symptômes ? “Dans la non dénonciation de ce danger se cache probablement l’aveu d’une hypocrisie sanitaire qui consiste à n’appliquer le principe de précaution que selon certaines règles qui peuvent échapper à la logique du consommateur” affirme Pierre Marie Lledo, Directeur de recherches au CNRS (et auteur d’une “Histoire de la vache folle” aux Ed. PUF) Plus inquiétant encore, si la voie alimentaire est clairement identifiée, que penser des “NAIF” (sic), les “Nés après interdiction des farines”, qui sont contaminés ? L’hypothèse que les pâtures restent contaminantes plus de dix années après le départ des animaux malades est avancée… Une contamination “croisée” de leurs aliments par des produits destinés aux volailles et aux porcs est également proposée. Questions importantes, puisque depuis 1995, on a la certitude qu’une nouvelle variante de la maladie de Creutzfeldt-Jakob touche l’homme (71 victimes en Grande Bretagne et 3 en France). S’il n’existe aucune preuve scientifique absolue, l’émergence de cette nouvelle forme de la maladie (en tenant compte du temps d’incubation), avec celle de l’ESB, est plus que troublante. Maladie toujours mortelle, pour laquelle il n’existe strictement aucune stratégie thérapeutique, elle n’est aujourd’hui décelable qu’à partir du moment où les symptômes apparaissent. Et seul un examen post mortem permet de confirmer le diagnostic. La découverte récente de la présence du prion dans les amygdales des patients atteints pourrait être, dans l’avenir, un moyen de dépistage. Mais 3 200 tests réalisés en France (20 000 en cours), sur des tissus provenant d’ablations d’amygdales, n’ont révélé aucun cas suspect. Et les modèles mathématiques sur l’évolution des épidémies, n’ont toujours pas permis d’évaluer le nombre de personnes ayant pu être atteintes par la nouvelle variante : de 65 000 à plus de 3 millions selon les calculs…
Jean François Collinot
Quelques chiffres Au 1er janvier 2001 il y aurait eu 198 000 cas d’ESB confirmés au Royaume-Uni, 502 au Portugal, 378 en Suisse, 181 en France. Entre le premier cas en 1985 et septembre 2000, 4,3 millions de vaches ont été abattues en Grande Bretagne, il en aura coûté 45 milliards de Francs. L’ESB touche aujourd’hui 12 pays Européens et trois extra communautaires : Malouines, Oman et Canada. En France, l’épizootie, bien que modérée, est en expansion croissante : 6 cas en 1997, 18 en 1998, 30 en 1999, 120 en 2000… |