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La Manche : Une autoroute sans loi
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| (c. Jean-François Collinot) | Chaque année, plus de 200 000 navires, chargés d'une cargaison de plus de 100 tonnes, circulent dans la Manche. Ce trafic ne cesse de s’accroître, dans une anarchie inquiétante. Bilan.
Aussi curieux que cela puisse paraître, nous n’avons sur l’état du trafic en Manche que des “estimations”. Aucune étude précise n’a, en effet, été réalisée sur cette question depuis… 1977 ! Un comble, quand on sait que plus de 600 bateaux circulent chaque jour dans le rail d’Ouessant… Interrogé par la commission d’enquête parlementaire sur la sécurité maritime, Christian Serradji, directeur des affaires maritimes, précise même : “Il s’agit de 600 bateaux qui circulent dans tous les sens : on a donc un vrai problème. Les captages radar de Jobourg et de Corsen sont limités et l’on peut très bien les contourner. Il y a des zones d’ombre que l’on ne peut plus accepter dans le secteur le plus fréquenté du monde”. Et encore… Ces 600 bateaux, sont ceux comptabilisés à l’endroit le plus étroit de la Manche (Cap Griz-Nez), chiffre qui ne tient ni compte des centaines de ferries qui coupe transversalement la route des gros porteurs, ni des plaisanciers, ni des pêcheurs…
P remier trafic maritime au monde La Manche est aujourd’hui le premier lieu de trafic maritime au monde. Et le détroit où il y a eu le plus de catastrophes maritimes depuis 1951, avec 26 accidents (devant Singapour : 21, Malacca : 16, le Bosphore : 9, Gibraltar et Suez : 8). Un cinquième environ des navires y circulant, sont considérés par les autorités comme “dangereux” ! Pour le premier semestre 1999, 9 000 navires ont déclaré transporter des substances dangereuses (28% d’hydrocarbures, 72% de produits chimiques dont 9% de gaz liquéfié). Le seul trafic des hydrocarbures représente 126 millions de tonnes, en 2 500 cargaisons, sur six mois ! Dans la même période, 300 000 tonnes de matières radioactives ont transité en Manche (+ 600 % par rapport au semestre précédent). Guy Guermeur, qui fut président de la commission d’enquête parlementaire sur le naufrage de l’Amoco-Cadiz (1978), va jusqu’à analyser la situation de la façon suivante : (avec les ferries qui font la traversée pour l’Angleterre et l’Irlande). “Nous pouvons comparer ce trafic à des croisements d’autoroutes, dont les passages à niveaux n’ont pas de barrières, avec des véhicules qui circulent de plus en plus vite et sans freins” …
D es tracteurs au milieu des poids-lourds Le Contre-Amiral Yves Lagane, ancien Préfet Maritime de la Manche, insiste : “Une grosse autoroute, avec un trafic très dense de gros poids lourds (…) et au milieu de tout cela, de temps en temps, un petit chantier qui vous oblige à faire un détour à cause des tracteurs (les pêcheurs) qui suivent leur bonhomme de chemin (…) selon un tracé qui leur est propre… Et il faut gérer tout cela !” Et afin de bien expliquer la situation, il indique que “deux ou trois fois par semaine, on observe des “situations de proximité”, impliquant deux à cinq bateaux, se trouvant dans une situation les obligeant à manœuvrer en urgence pour s’éviter les uns les autres”. On n’ose imaginer ce qui arriverait à un ferry, rempli de passagers, entrant en collision avec un bateau (ou plus) chargé de matières dangereuses. Tout aussi révélatrice, est la comparaison que l’on peut faire entre le nombre de pollutions constatées par les CROSS (2205 rejets volontaires à la mer –dégazage– entre 1990 et 1999) et celui des bateaux responsables identifiés : 332 ; et au nombre de procédures judiciaires engagées : 256… Pour reprendre l’image précédente, on pourrait dire que sur l’autoroute Manche, il y a un bon nombre de conducteurs qui conduisent en état d’ivresse ou sans respecter les limitations, mais qu’un septième à peine de ces mauvais conducteurs sont sanctionnés. Car il est presque impossible de contrôler avec précision un tel trafic. Les moyens mis en œuvre sont beaucoup trop faibles par rapport à la tâche à accomplir. Or, à propos des 600 navires qui passent la Manche chaque jour, certaines personnes interrogées, avouent, sous le sceau de la confidentialité, que deux ou trois sont de véritables bateaux poubelles … “qui ne devraient jamais naviguer” ; “mais qui le font, faute de pouvoir être tous contrôlés. Il n’y a guère que dans les ports que l’on peut agir. Mais comment visiter des dizaines de navires avec une poignée de contrôleurs ?” Un responsable de CROSS nous a même avoué que comparativement “à ce que l’on voit parfois, on pourrait presque dire que l’Erika était en bon état”. Inquiétant lorsque l’on sait que le trafic (en tonnage) croît annuellement de 10% environ.
Jean François Collinot
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