| |
Lavenir dune technique traditionnelle
Bruno Lesteven redonne une âme aux toiles bretonnes

Bruno Lesteven imagine des tissus en sappuyant sur des savoir-faire ancestraux.
Du XVIe au XVIIIe siècle, la Bretagne a assis sa prospérité sur la fabrication des toiles. Il ny avait pas un paysan qui, pendant les temps morts de lhiver, ne sadonnait à cette activité qui lui procurait un complément de revenus essentiel. Les mutations de la filière textile au XIXe siècle éclipsent le travail des tisserands à bras. Cependant, quelques tisserands continuent à communiquer leur savoir et leur passion.
A Peillac (56), Bruno Lesteven a repris le flambeau. Il fait son apprentissage sur le tas, avec son père tisserand. Il fabrique son premier tissu à 14 ans. Devenu agriculteur, il tisse lhiver pour avancer les commandes paternelles, retrouvant ainsi un rythme de travail ancestral. Puis, il y a 5 ans, il reprend le métier de son père. Il est le seul en France à refaire des tissus anciens en chanvre, lin et laine. Il a ainsi recréé une parure de lit clos du XVIIe siècle pour le château de Kerjean, ainsi que celle de la maison dErnest Renan, à Tréguier, pour le compte des Monuments Historiques. Il ne faut pas confondre la copie dancien avec la reproduction, qui permet de créer dans lesprit dune lépoque à partir dune base écrite ou dune gravure , explique-t-il. Il tisse ainsi des costumes pour des cercles celtiques comme le groupe Gallo Breton de Rennes.
Des savoir-faire oubliés
Afin de présenter aux Champs Libres, à Rennes, les toiles fabriquées à lépoque moderne, Jean-Yves Veillard, conservateur en chef du Musée de Bretagne, lui passe commande de plus de 100 mètres de tissu en 8 qualités différentes. Une véritable enquête policière se déroule pendant plusieurs mois. Elle prend appui sur des travaux universitaires, ainsi que sur des archives.
Techniquement, le point de toile est facile à réaliser. On le trouve dans toutes les toiles mais avec un titrage (grosseur) et une largeur différents qui donnent à chacune sa personnalité. Les règlements fournissaient la largeur mais pas le titrage du fil. Or, cest la bobine de fil qui donne une âme au tissu , assure Bruno. Aux Archives Nationales, des précieux échantillons de toiles, récupérés à loccasion dun marché passé à Dinan en 1732, permettent à Bruno de progresser.
Il a aussi fallu retrouver des gestes disparus, en faisant des essais successifs. Les hypothèses donnent rapidement leur verdict : au bout de quelques centimètres, on ne peut plus tisser. Il faut trouver la bonne solution, qui nest pas uniquement technique mais prend également en compte la donnée de temps nécessaire à la confection. Patience et longueur de temps... , telle pourrait être la devise de Bruno. Sa récompense, il la trouvée dans lémotion de lhistorien Jean Tanguy, quand il a vu pour la première fois ces toiles à qui il avait consacré toute une vie de recherches.
Diversifier ses créations
La connaissance de ces techniques anciennes aide au travail de création. Bruno sen sert pour créer de nouveaux points et diversifier ses productions. Il travaille avec des stylistes, dans une gamme qui sétend jusquau tout-petit, avec des ours et des doudous . Côté traditions, le tisserand reprend des productions comme la berlinge (ou berlingue) du Pays de Redon, un drap de laine sur chanvre ou lin, ainsi que la berne, couverture en chanvre qui servait dans la journée de couverture aux chevaux ou aux vaches et qui était disposée le soir sur le lit des paysans.
Bruno avoue quil est intéressant davoir le recul de lexpérience de ses parents pour ajuster son offre. Ainsi, ceux-ci faisaient des cravates et il envisage de reprendre cette production. Finalement, il ny a dautre limite à la production que limagination du créateur.
J.C.
|
La renaissance dune filière
En parallèle avec la valorisation des savoir-faire anciens, Bruno Lesteven milite pour la renaissance du syndicat professionnel des tisserands de Bretagne, qui comptait encore 50 adhérents il y a 20 ans puis avait été mis en sommeil, faute de praticiens. Il est reparti en 2003 avec 5 membres, qui ont envie davoir une plus grande visibilité sur les salons spécialisés mais également auprès du grand public dans les diverses fêtes autour du lin et du chanvre, qui se multiplient en Bretagne. Il sagit de faire la promotion de cette profession, qui nest plus enseignée au niveau professionnel, afin dassurer le maintien dans le tissu économique dun savoir-faire rare, où les gestes se perdent. Il faut absolument éviter la fossilisation de ces savoirs : Cela ne doit pas être seulement dans les musées. On ne peut garder les gestes si on nen fait pas profession , constate Bruno.
Une démarche pédagogique est menée vers un large public. Bruno Lesteven accueille des groupes afin de leur faire partager sa passion et il mène des actions auprès des scolaires pour leur faire découvrir le textile et le travail des fibres et, qui sait, susciter des vocations et assurer la relève dun métier qui a été à deux doigts de disparaître.
|
Contacts :
Bruno Lesneven, tél. : 02 99 91 39 21.
Jérôme Cucarull,
Historien consultant (valorisation du patrimoine, de lhistoire et de la culture industrielles), tél. : 02 23 46 36 95, jerome.cucarull@caramail.com
|