L'histoire du mètre à mesurer

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La longue histoire du mètre à mesurer

Évident pour tout le monde aujourd'hui, le système métrique est pourtant une invention relativement récente. Quelques auteurs viennent de consacrer plusieurs ouvrages à son histoire.

Photo : Jean François Collinot
L'un des premiers ohmmètres (vers 1880), reposant sur le principe du "Pont de Wheston".

Il n'y a pas besoin d'aller chercher bien loin pour comprendre l'intérêt d'un système unifié et international de poids et mesures... Le 11 décembre 1998, par exemple, les États-Unis lançaient la sonde Mars climate orbiter (près d'un milliard d'euros de budget). La sonde s'est perdue à cause... d'une erreur de navigation : certains instruments utilisaient le système métrique, d'autres employaient des unités anglo-saxonnes ! Et pas bien loin non plus, pour constater que tout n'est pas encore gagné... Denis Février (lire p. 12) nous racontait qu'en juillet dernier, se trouvant en Écosse, il avait regardé à la télévision un jeu ressemblant à "qui veut gagner des millions ?". "Le candidat a chuté sur cette question : "combien y a-t-il de centimètres dans un mètre ?" Il ne connaissait ni le mètre ni le centimètre ! En 2002 ! En Europe !..."

Au XVIIIe, une grande variété de systèmes

Photo : Editions Ouest-FrancePhilippe Lanoé [La Bretagne des savants et des ingénieurs, 1750-1825, Ed. CCSTI et Ouest-France, 368 pp. ] rappelle qu'"il y avait en France, au XVIIIè siècle, une grande variété de systèmes : d'une paroisse à l'autre les unités variaient aussi en fonction de la nature de la marchandise, l'absence d'une administration centrale chargée de contrôler les mesures d'étalonnage, ayant permis un émiettement progressif des systèmes de mesure. À la fin du XVIIIe siècle, le corps social ne se satisfaisait plus de cette situation. Le commerce de gros, gêné dans ses activités, souhaite une unification dont les cahiers de doléance se font l'écho, ceux de Saint-Malo ou de Ploërmel, par exemple. En effet, certains marchands et petits commerçants jouent sur les différents systèmes de repérage. Dans son ensemble, la population "souhaite qu'on fasse cesser la diversité bizarre, embarrassante et nuisible des poids et mesures dans l'intérieur de la province et du royaume ; qu'on les réduise à un poids et à une mesure commune et qu'on adopte pour la mesure des grains la forme cubique qui la rend plus facile à vérifier" [Art. 12 des cahiers de doléance du tiers-état de la sénéchaussée de Ploërmel].

Photo : Editions EllipsesEn fait, la demande n'est pas nouvelle... "La mesure est un enjeu de pouvoir, connu dès les premières civilisations, explique Franck Jedrzejewski, chercheur au CEA, dans Histoire universelle de la mesure, Ed. Ellipses, 416 pp. 2002. Les souverains ont très vite compris l'intérêt qu'il y avait à posséder des mesures plus grandes que les mesures habituelles, car l'impôt était plus substantiel. On le voit à Sumer, par exemple, où la coudée royale est de sept palmes, quand la coudée ordinaire n'en avait que six. Il en va de même chez les Rois européens, qui veulent détenir les étalons : Édit de Childbert 1er en 554, qui fait des Commissaires examinateurs des "inspecteurs des poids et mesures".

1790 : un projet d'unification

Louis Jourdan, Rennais, retraité de l'industrie chimique et auteur de : "La grande métrication", France Europe éditions, 212pp, 2002 (lire p. 16) résume par une boutade la nécessité d'unifier les mesures : "Mon jardin est plus petit que Rome, mais plus grand que le casque de mon neveu. Derrière cette phrase un peu surréaliste, se cache en fait toute une philosophie. Par exemple, on peut se demander si le jardin est nettement plus grand que le casque et, si oui, de combien de fois ? Et s'il est mille fois plus grand, que représente "mille" ? Si mon voisin n'utilise pas la même mesure, le jardin ne fera cette fois que cent fois le casque du neveu... C'est ainsi qu'à la fin du XVIIIe siècle, l'économie ne peut plus se satisfaire de cette diversité de mesures.  Et, le 8 mai 1790, Talleyrand reprend à son compte des idées émises par l'abbé Mouron, par exemple, et va soumettre à l'Assemblée nationale un projet d'unification. Le nouveau système de mesures, devra répondre à trois critères : il devra être établi sur la division décimale, l'unité de référence des longueurs déterminera toutes les autres unités et, enfin, cette unité devra être prise dans la nature pour être acceptée par tous les peuples."

Sous la direction de Condorcet, une commission se met en place dès le 19 mai. Elle comprend Condorcet lui-même, Charles de Borda, Coulomb, Joseph Louis Lagrange, Laplace, Lavoisier et Tillet. Pour déterminer la mesure de longueur référence, trois hypothèses sont étudiées : la longueur du pendule battant la seconde, un sous multiple du quart de la longueur de l'équateur ou la même proportion d'un quart de méridien. C'est cette dernière solution (la dix-millionième partie de la longueur du quart du méridien, appelée "mètre") qui est retenue le 19 mars 1791. L'Académie des sciences charge Pierre François Méchain et Jean-Baptiste Delambre de mesurer l'arc de neuf degrés et demi, entre Dunkerque et Montjuich, près de Barcelone. L'aventure durera six années, ponctuées d'épisodes tragi-comiques et d'accidents. Méchain y perdra la raison et la vie, rongé par la honte d'une erreur de trois secondes ; Delambre deviendra secrétaire perpétuel de l'Académie. Le lecteur qui voudrait mieux connaître cette histoire de la mesure du méridien, pourra se délecter de l'excellent livre de Denis Guedj : "La mesure du Monde, la Méridienne", Seghers, 1987.

Le décret du 8 mai 1790 oblige par ailleurs les municipalités à envoyer à l'Académie des sciences les modèles des anciens poids et mesures. "Le 18 décembre 1790, rappelle Philippe Lanoé, les membres du district de Rennes décrètent la fabrication des étalons de mesure en usage en Bretagne. C'est le professeur Thébault du collège de Rennes, qui est chargé de la surveillance de ces travaux. Mais, malgré plusieurs rappels, le travail n'avance pas." Ainsi, le district de Redon écrira le 24 août 1791 : "Il ne nous a pas paru possible de vous faire l'envoi prescrit et nous n'avons de mesures matrices que celle du boisseau, en fonte, pour les grains, et celle du pot et de la pinte pour la boisson. Nous ne sommes saisis d'aucun autre étalon, et l'on a un besoin journalier de ces mesures pour les vérifications que d'un moment à l'autre on a le droit de requérir..." D'ailleurs, sur 85 départements français, seuls 14 exécuteront le travail. Et il faudra, dans de nombreux cas, envoyer les gendarmes. Ce n'est qu'en mai 1799, que toutes les mesures étalons de Bretagne, parviennent enfin à Paris.

Le canal de Nantes à Brest fait avancer le mètre

Mais, en 1792, pressé de voir mis en application le nouveau système, le gouvernement impose un "mètre provisoire" dont la longueur est de trois pieds, onze lignes et 44 centièmes. Le 1er août 1793, une nouvelle loi adopte le système décimal. Mais sur le terrain, par manque d'instructions fiables et de tables de conversions, le mètre, même provisoire, tarde à faire son apparition. C'est en fait la construction du canal de Nantes à Brest (1797) qui fera le plus avancer la cause des nouvelles mesures. Sous la direction des ingénieurs chargés de sa réalisation, les ouvriers adoptent très rapidement le système métrique, l'emploi du mètre de bois dur, de la canne métrique (double mètre) ou de la chaîne d'arpenteur.

Mais les choses ne vont pas partout aussi vite. Ainsi, les marchands qui ont été obligés de se doter en poids (le kilogramme, adopté le 9 novembre 1799) et mesures, en profitent pour réaliser de nombreuses fraudes : "Les nouveaux poids sont distribués aux marchands, c'est bien, mais les esprits ne sont pas conquis, ils combinent les nouvelles mesures pour vendre aux mesures anciennes. Le public ne comprend rien à ces combinaisons de quantités prétendues équivalentes... Il faut avertir le public qu'il est victime quotidiennement de tromperies de la part des marchands pour l'inciter à utiliser les nouvelles" (Lettre du ministre au préfet des Côtes-du-Nord, 26 juillet 1805). Ce ne sera qu'en 1837, que le gouvernement jugera le système métrique comme devenu d'usage courant.

Un usage lié à la généralisation de l'instruction

"La résistance au système métrique, précise Philippe Lanoé, tient certainement pour une part à l'idéologie contre-révolutionnaire. Mais il y a d'autres causes... L'apprentissage du système métrique représente un effort. C'est un luxe intellectuel qu'une grande partie de la population ne peut s'offrir, vu les conditions matérielles de son existence et son faible taux d'alphabétisation, sans parler de l'obstacle de la langue (la moitié de la population ne parle que le breton). En outre, le système métrique n'apporte aucune vraie amélioration aux problèmes quotidiens, et il apparaît plus comme un moyen de surveillance, ou une norme liée à l'impôt. Seul le risque de marginalisation, notamment économique, et surtout la généralisation de l'instruction amèneront la population à en faire un usage quotidien".

J.F.C.