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La grande métrication de Louis Jourdan
Retraité de la chimie, ce Rennais d'adoption de 71 ans vient de consacrer un excellent livre à l'histoire du système métrique et ses applications contemporaines, comme le Système international. Il nous livre ses réflexions.
Sciences Ouest : Comment un ingénieur chimiste en vient-il à rédiger un ouvrage sur le système métrique ?
Louis Jourdan : En fait, c'est à la lecture du livre "La Bretagne des chercheurs et des ingénieurs". J'y ai lu que le mètre avait été adopté en Bretagne par le travail des ingénieurs chargés de construire le canal de Nantes à Brest. Ce fait m'a intrigué et j'ai voulu en savoir plus. Certes, je ne suis pas un historien, mais j'avais étudié la métrologie dans mes programmes scolaires, dans les années 50-55. On insistait d'ailleurs plus sur "l'erreur" que sur la mesure elle-même. Et faire ce livre, c'est un peu une revanche sur ces cours !
S.O. : Comment avez vous procédé ? L.J. : J'ai d'abord cherché sur Internet, où j'ai découvert qu'il y avait quelques listes de discussion sur le sujet, notamment aux États-Unis, au Pays Bas et au Canada. J'ai cherché dans les bibliothèques et j'ai été surpris de voir qu'il y avait en fait peu de livres consacrés au sujet.
S.O. : Comment expliquez-vous qu'il reste encore des pays qui n'ont pas adopté le Système international de poids et mesures ?
L.J. : Je ne pense pas que l'on puisse dire cela. Certes, il y a des réticences aux USA, dans le public, mais on constate que sur certaines routes apparaissent maintenant des panneaux kilométriques. Je dirai qu'il y a une grosse masse inerte qui freine la progression du SI dans ce pays, mais en fait, le SI gagne du terrain progressivement, par le biais par exemple des emballages de nourriture (exprimés en litres ou en kilos) et, comme je le disais, par les routes. Peut-être faudra-t-il encore deux générations pour une véritable adoption du mètre, mais c'est inéluctable. Pour preuve, le système métrique a été importé au Japon... par les troupes d'occupation américaines ! Le cas de l'Angleterre est un peu plus complexe... Il y a certainement un sentiment antieuropéen qui joue. Et puis il y a un patrimoine culturel très ancien... Mais là aussi, les choses bougent.
S.O. : Quand on regarde un peu l'histoire des sciences, on s'aperçoit que le système Copernic a révolutionné la pensée, que la vapeur, l'électricité etc. ont également bouleversé la philosophie... Or, curieusement, ce passage d'un système de mesures anarchique à un système universel et raisonné ne semble pas avoir eu d'impact sur les penseurs et les philosophes. Comment expliquez-vous cela ?
L.J. : Je ne suis pas un spécialiste de la philosophie. Mais, c'est vrai, il n'y a rien à ma connaissance chez les philosophes. J'ai d'ailleurs été fort déçu par cette constatation. Ceci dit, la révolution des pensées a pourtant eu lieu. Mais elle s'est faite dans le monde économique. Ça a certainement eu un impact sur la pensée et la réflexion, même si cela ne s'est pas exprimé directement dans les uvres des philosophes. Il ne faut pas oublier non plus que le mètre est apparu dans un contexte très particulier, celui de la Révolution... Il a été porté par ce grand élan populaire... Il y a eu des visionnaires pour l'imaginer, mais son application a été lente et progressive. Peut-être trop lentement pour que ses implications soient directement perceptibles.
S.O. : Vous semblez très attaché, dans votre ouvrage, à l'esprit des pères du système métrique. Comment percevez-vous les nouveaux étalons du Système international, basés sur la vitesse de la lumière ou la fréquence des électrons ?
L.J. : Les nouvelles définitions des mesures restent toujours universelles ! Certes, le "nouveau" mètre ne respecte pas tout à fait la volonté des pères du système universel, mais le kilo étalon est toujours le même depuis la Révolution. Il n'a pas trouvé d'équivalent plus précis ! Il est toujours sous sa triple protection de cloches en verre, sous vide, à température constante, dans les caves du Pavillon de Sèvres... La science a besoin de plus en plus d'une très grande précision. Mais la ménagère et le bricoleur continuent à utiliser leur mètre ruban. Ils n'ont pas besoin de connaître la vitesse de la lumière pour mesurer un mètre, où qu'ils soient dans le monde ! Et ça, c'est ce que voulaient les pères du système métrique.
J.F.C.
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