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Un vétéran raconte
Aujourd'hui à la retraite, Roger Hékinian a effectué la majeure partie de sa carrière au Cnexo, devenu l'Ifremer. Dans sa maison près de St Renan (29), il évoque pour Sciences Ouest ses souvenirs de l'Opération Famous, ravivés par le visionnage du film éponyme.
 L'équipe scientifique française compte sept membres : Jean Francheteau, Roger Hékinian (tous deux sur la photo), Xavier Le Pichon, Gilbert Bellaiche, David Needham, Pierre Choukroune et Jean-Louis Cheminée, aujourd'hui décédé.
Sciences Ouest : Avec le recul, que retenez-vous de l'opération Famous ? Roger Hékinian : Famous a été un acte fondateur : c'était la première fois qu'on envoyait des géologues au fond de la mer ! On voyait en direct ce que les calculs de nos prédécesseurs avaient prévu : la formation du plancher océanique. Mais c'était aussi très novateur sur le plan de la préparation technique. Jusqu'alors, on avait encore une vision très romantique des plongées profonde. Depuis Famous, la préparation est beaucoup plus rigoureuse. Nous avions effectué de nombreuses plongées préparatoires et les conditions étaient aussi contrôlées que possible.
SO : Que vous a-t-elle apporté sur le plan scientifique ? RH : On s'est aperçu que la limite de la zone d'accrétion(1) , où les plaques océaniques se séparent était plus faible que ce à quoi on s'attendait : moins d'un kilomètre de large. D'où l'intérêt d'aller voir nous-même. Nous avons également eu la preuve de l'existence des sources hydrothermales !
SO : Que dire de l'ambiance au sein de l'équipe ? RH : Elle était excellente, tant sur le plan humain que sur le plan professionnel. Je pense que c'est aussi ce qui a fait le succès de l'opération. Cela tient au soutien sans faille de Yves La Prairie, alors directeur du Cnexo mais aussi au mode de recrutement des membres de l'expédition. Au lieu de sélectionner les chercheurs les plus renommés, Xavier le Pichon, le responsable scientifique de l'opération, a sans doute cherché des personnalités qui s'entendaient bien et qui avaient des compétences complémentaires - géophysiciens, vulcanologues, géologues, sédimentologues... Bien sûr, ça a fait grincer les dents de quelques mandarins mais de mon point de vue, la réussite de l'opération doit beaucoup à cela.
SO : Quelles ont été vos impressions en visualisant le film Opération Famous ? RH : D'abord, je dois dire que je n'avais jamais vu ce film avant la soirée spéciale à Océanopolis ! J'étais probablement absent du laboratoire le jour où il a été montré aux chercheurs... C'est assez bien fait, et assez fidèle à la réalité, je crois. Ce qui m'a surtout frappé, c'est que, vu de l'extérieur, ça avait l'air drôlement héroïque ! D'ailleurs, mon fils n'en revenait pas, en sortant de la projection il m'a dit " Mais papa, comment tu as pu faire ça ? " Pourtant, je vous assure qu'on ne pensait pas aux risques, sinon, on n'y serait jamais allé ! C'était techniquement possible, scientifiquement justifié donc nous devions le faire...
SO : Il y avait tout de même des risques ? RH : Bien sûr ! Même si nous avions répété des exercices de sauvetage, je continue de penser que s'il était arrivé quelque chose en bas, nous ne pouvions compter que sur nous-même. En fait, dans la zone Famous, il y a deux types de danger au fond : les failles tout d'abord, car elles peuvent rétrécir et coincer le sous marin et les tubes. La lave forme en effet des reliefs en forme de tuyau, dans lesquels peut pénétrer le sous-marin sans s'en apercevoir. Il faut bien s'imaginer que nous ne voyions rien de ce qu'il y avait au-dessus de nous !
SO : Durant votre carrière, vous avez effectué plus de trente plongées. Avez-vous déjà eu peur ? RH : Oui, notamment lors de ma première plongée d'entraînement pour Famous, avec l'Archimède. Sans nous en apercevoir, nous avions déclenché un glissement de terrain qui nous a rattrapés. Le pilote a manœuvré, puis largué les lests... Nous avons mis deux heures avant de réussir à bouger ! Mais dans un espace clos comme un sous-marin, la peur est très communicative, il faut donc impérativement garder une grande maîtrise de soi.
SO : Et aujourd'hui, ça sert encore à quelque chose de plonger ? RH : Oui, car notre méconnaissance des océans est quasi-totale ! Imaginez qu'ils couvrent plus de 70 % de la surface du globe. Eh bien nous n'en connaissons que 10 % à peine, et encore... La plupart des cartes que nous en avons sont extrapolées à l'extrême... Et la connaissance qu'on peut en avoir de l'espace est extrêmement limitée car l'eau forme un écran. Faire des reconnaissances cartographiques détaillées et plonger est à ce jour un moyen de pallier à cette ignorance...
NOTE : (1) Accrétion : accroissement d'une région continentale ou océanique par un rapport de matériaux
F.L.F.
Bibliographie : Claude Riffaud et Xavier Le Pichon, Ed. Albin Michel, 1975.
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