L'abeille noire réintègre le continent

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L'abeille noire réintègre le continent

 

Copyright : Jean-Louis Le Moigne

 L'abeille noire
réintègre le continent


Grand air et flore subtilement salée composent le cadre de vie de l'abeille noire bretonne. Sauvegardée depuis les années 80 sur l'île d'Ouessant, indemne de toute contamination, elle part à la reconquête de son territoire d'origine : le grand Ouest.


À l'écart de l'hécatombe, un village d'irréductibles hyménoptères résiste aux invasions. En dix ans, en France, le taux de mortalité hivernal des abeilles est passé de 3 ou 5 % à plus de 30 %. Ce qui signifie 300 000 à 400 000 ruches décimées chaque année. À quelques encablures des insecticides, pesticides neurotoxiques et virus du continent, l'île d'Ouessant, au large des côtes finistériennes, est le sanctuaire de l'abeille noire.


Un rucher-conservatoire

L'histoire débute en 1987. Confrontés à la venue imminente d'un prédateur de sinistre notoriété, le varroa(1) ou " vampire de l'abeille ", des apiculteurs décident de mettre hors d'atteinte l'écotype local, l'Apis mellifera mellifera, sur le seul isolat géographique possible : l'île d'Ouessant. Les abeilles heureuses élues proviennent des monts d'Arrée, des régions des Abers et de La Roche Maurice. Ses sauveurs s'organisent en formant une association : le rucher-conservatoire, et confortent, petit à petit, la qualité de l'abeille noire. " Il a fallu sélectionner, éliminer les colonies qui ne correspondaient pas aux critères stricts de l'écotype régional de l'abeille noire européenne " raconte Louis Colleoc président de l'association. Avec l'appui de scientifiques de l'Université de Bretagne occidentale, un protocole de mesures est établi afin de dresser une carte d'identité de la protégée. Durant quatre années, plusieurs centaines de souches sont testées, leurs mesures biométriques analysées. Depuis 1997, les colonies d'Ouessant, tenues à l'abri des hybridations dues aux importations d'abeilles étrangères, correspondent toutes aux critères de l'abeille noire locale. Fait unique en France, rare en Europe, le rucher ouessantin, " aussi sain que l'air du grand large ", est exempt de virus. " Une richesse pour l'apiculture de l'Ouest " selon la Fédération apicole Bretagne et Pays de Loire (FABPL). Car, sur le continent, c'est la débandade. Les abeilles se meurent. Pour remplacer les disparues, les apiculteurs avaient fait le choix d'acheter des reines étrangères. Un retour vers les abeilles autochtones est aujourd'hui sérieusement amorcé.


Copyright : Jean-Louis Le Moigne


Essaimer dans le grand Ouest


" Les écotypes locaux ont de nouveau la faveur des apiculteurs professionnels lassés des importations de reines et abeilles peu adaptées à la flore et au climat de nos régions " souligne en effet Louis Colleoc, bien au fait de la question, puisque l'association - conservatoire est aussi station d'élevage, zone de fécondation privilégiée. " Nous sommes les seuls à avoir de la noire pure, pure car, compte tenu de l'isolat insulaire, l'abeille locale n'encourt aucun risque de mauvaise rencontre avec des mâles exogènes(2). " Etant données les pertes de cheptel dont souffrent les apiculteurs du continent, continent et, faute d'éleveurs spécialisés, se procurer des reines ou des essaims de qualité relève aujourd'hui de l'exploit. À tel point qu'il devient difficile, pour l'association, de répondre à la demande croissante d'essaims ! Elle concentre essentiellement ses efforts sur le berceau géographique de la noire : la Bretagne et les Pays de Loire. Les apiculteurs de Loire-Atlantique et du Maine-et-Loire se sont ainsi approvisionnés l'an passé auprès de l'association. " Grâce au Conservatoire de l'île d'Ouessant, l'abeille noire bretonne devrait essaimer bientôt à nouveau dans le grand Ouest " sourit, non sans fierté, Louis Colleoc, bercé depuis l'enfance par des récits de chants de reines…Une demande de protection de l'abeille noire d'Ouessant a été présentée courant 2003 au ministère de l'Écologie et de la Vie durable. Missive restée à ce jour sans réponse.


CB


Contact :
Association pour la conservation et le développement de l'abeille noire bretonne - Rucher - conservatoire, tél. : 02 98 73 20 35






Ruches dépeuplées : un problème de société


L'abeille serait le meilleur baromètre de notre écosystème. Or, l'abeille n'a pas bonne mine. L'emploi de semences enrobées de produits phytosanitaires comme le " Gaucho " (molécule imidaclopride) ou le " Régent TS " (molécule fipronil) en serait la cause. Contrairement aux insecticides traditionnels appliqués sur la plante, ces neurotoxiques migrent par la sève dans le végétal allant jusqu'à atteindre la fleur. Et intoxiquent la faune pollinisatrice. Le 25 février 2004, le gouvernement a suspendu la commercialisation et l'utilisation des produits contenant la molécule fipronil dont le Régent TS. Le 31 mars 2004, le Conseil d'État a demandé au ministère de l'Agriculture de reconsidérer l'autorisation de mise sur le marché délivrée à l'insecticide Gaucho sur le maïs. Mais apiculteurs et agriculteurs s'interrogent : que va-t-il advenir des stocks de semences enrobées prévus pour les semis de printemps ?

 




Témoin génant


Depuis l'apparition de nouvelles molécules insecticides, des milliards d'insectes pollinisateurs meurent chaque année. L'un d'entre eux, l'abeille domestique, est le témoin gênant de ce massacre de la chaîne biologique. Autour des apiculteurs se met en place un réseau d'énergies au niveau européen pour défendre la cause des abeilles.


Rens. :
Film documentaire de Yves Elie et Renée Garaud, VB Films, avec la participation de Planète future et de France 3 Ouest, Octobre 2003.

 



Parc naturel régional d'Armorique


Le Parc naturel régional d'Armorique souhaite installer sur le site de Menez Meur un conservatoire des espèces autochtones du patrimoine biologique régional. L'abeille noire serait des leurs. À suivre...

 



D'île en île


Des apiculteurs réunionnais sont venus récemment sur Ouessant. Gérant également un écotype local et souhaitant éviter les importations de reines étrangères, ils voulaient connaître la méthode bretonne de conservation de l'abeille noire. Les apiculteurs bretons sont, à leur tour, conviés à observer l'espèce réunionnaise, en décembre 2004.
Le conservatoire de l'abeille noire provençale, en élaboration sur l'île de Porquerolles, s'inspire aussi du modèle breton.

Copyright : Jean-Louis Le Moigne




NOTE :

(1) Le Varroa est un acarien parasite des abeilles.
(2) L'excellence du rucher ouessantin a été saluée par Laurent Gauthier, ingénieur de recherche à l'Université de Montpellier, apiculteur, administrateur du laboratoire de pathologie comparée des invertébrés, lors d'une conférence sur les virus de l'abeille, le 13 mars dernier, au lycée agricole du Nivot (Finistère).