Elle gagne à être connue

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septembre 2008
Araignée
© Gretia

Bio-indicatrice, tisseuse hors pair, l’araignée est une créature de rêve pour les chercheurs. Loin de nos cauchemars.

Plus il y en a, mieux c’est ! L’appétit vorace des araignées en fait d’excellents indicateurs de l’état des milieux naturels.

Dans les champs ou les dunes « plus il y en a, plus elles sont diversifiées, mieux se porte le milieu », explique Frédéric Ysnel, arachnologue à l’Université de Rennes1(1). Si elles n’ont pas d’estomac à proprement parler, ces petites bêtes sont néanmoins de sérieuses prédatrices. « Une araignée est capable d’avaler 10 à 20% de son poids en insectes par jour – l’équivalent de 10 kg de nourriture quotidienne pour un humain ! Leur présence est donc fortement liée à celle d’une grande quantité de proies. » Sachant qu’une lande peut contenir 150 à 200 araignées au m2, leur impact n’est pas négligeable.

Des indications précises

Pour mieux en rendre compte, Frédéric Ysnel a mis au point sa propre technique d’évaluation. Il est capable d’estimer la quantité d’insectes en fonction du nombre d’espèces d’araignées, ou du taux de reproduction et de croissance d’une espèce commune dans les zones humides : l’épeire cornue (Larinioides cornutus). « Elle est très présente dans les landes armoricaines. Lorsque j’en vois une, je peux savoir combien d’insectes elle a mangés, et donc la quantité totale avalée par l’ensemble des individus colonisant le secteur. Sur certaines berges d’étang, cela peut représenter, sur un hectare, 7millions d’insectes, soit 18 kg, en un an. Mais il faut encore d’autres expérimentations pour savoir précisément quels insectes l’épeire a mis à son menu ! » L’araignée permet parfois de repérer précocement des modifications très fines du milieu, pollution, surpiétinement, qui n’apparaissent pas encore sur les indicateurs plus visibles. « Bien sûr, tout cela reste à l’échelle du champ ou de la haie. Pour avoir une vue plus exacte et globale sur un territoire, d’autres acteurs interviennent : les phytophages qui mangent les végétaux, les autres prédateurs, les vertébrés... »

Préserver la biodiversité

« Actuellement, nous tentons d’évaluer la valeur patrimoniale des habitats naturels », précise le chercheur. En 1992, l’Europe, et avec elle la France, s’est engagée en signant la convention de Rio à préserver la biodiversité, et plus précisément à endiguer son déclin d’ici à 2010. Un engagement qui a donné naissance au programme Natura 2000, un réseau européen de territoires protégés. La Bretagne compte 78 sites classés. Le travail du laboratoire contribue à la classification des sites. « Nous sommes en mesure d’attribuer un coefficient de rareté à chaque espèce d’araignées installée dans le Massif armoricain, poursuit Frédéric Ysnel, les habitats abritant des espèces peu fréquentes auront tout intérêt à être préservés. Cela permet d’évaluer l’intérêt des différents terrains aux niveaux régional, national et même européen. »

Repérer les espèces originales

Avant d’en arriver là, il aura fallu compiler de nombreuses données sur les espèces. « Depuis les années 90, nous recensons les araignées présentes en Europe et sur le bassin méditerranéen, explique Alain Canard, arachnologue et responsable de l’unité de recherche rennaise. En Bretagne, nous avons même des informations précises sur la répartition des quelque 700 espèces présentes dans les différents milieux. »

La liste complète, Europe et pourtour méditerranéen compris, compte plus de 5 500 espèces et augmente de 1% chaque année. Pour assurer cette mise à jour, les arachnologues de Rennes profitent des inventaires initiés par les gestionnaires de l’environnement. « Nous travaillons avec la réserve naturelle de Séné (56), le parc naturel régional de Brière (44) ou encore pour la fédération départementale de chasse des marais de Châteauneuf (35), détaille Frédéric Ysnel. À Séné, par exemple, nous avons repéré plusieurs espèces originales dans une parcelle en friche. Si elle disparaît, les araignées aussi. Nous imaginons ensemble des plans de gestion. Au passage, nous en profitons pour identifier les nouvelles espèces. » Les données européennes proviennent en partie des membres de la société européenne d’arachnologie, où se retrouvent les chercheurs et quelques naturalistes.

1 600 espèces en France

En France, le travail des chercheurs rennais reste une exception. Rares sont les spécialistes en systématique : la reconnaissance et la classification des espèces. Pourtant, « cette base de données recèle des informations surprenantes, souligne Alain Canard. Par exemple, la France est le pays européen où se côtoient le plus grand nombre d’espèces ; environ 1 600. C’est 500 de plus qu’en Russie occidentale, qui fait pourtant près de six fois l’Hexagone ! Et la Bretagne en héberge plus que la Grande-Bretagne. » Bio-indicatrices, tisseuses hors pair, il reste encore beaucoup à apprendre sur ces petites bêtes capables de nous effrayer du haut de leurs quelques millimètres...

Détrompez-vous

Une araignée ne pique pas, elle mord. Pas avec des dents mais avec deux crochets, les chélicères, placés sur l’avant de sa tête. Les morsures d’araignées sont peu fréquentes, car notre peau est souvent trop épaisse pour que les chélicères la transpercent.

Les araignées mortelles pour l’homme sont extrêmement rares. Sur les 40 000 espèces recensées à travers le monde, seules une dizaine présentent un danger réel. La veuve noire, la plus connue, est surtout répandue sur le continent américain. Une de ses cousines, la malmignatte, est présente en Corse et dans le midi de la France. Elle est craintive, et les différents effets de sa morsure peuvent être combattus sans sérum.

La femelle ne dévore pas systématiquement son partenaire après l’accouplement mais elle le confond parfois avec une proie. Pour être reconnus et garder la vie sauve, les mâles usent de parades amoureuses. Ils peuvent, par exemple, apporter une proie enveloppée dans un fil. Plus qu’un geste d’élégance, ce cadeau pourra satisfaire l’appétit de la belle, et laisser au mâle le temps de s’éclipser...

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Céline DUGUEY

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