La biodiversité urbaine sujet de recherche

La biodiversité urbaine sujet de recherche
© Nathalie Blanc
La nature s'incruste en ville
La biodiversité urbaine sujet de recherche

L’étude de la biodiversité a mis du temps à s’implanter en ville. En Europe, les premiers travaux ont germé à Rennes !

Malgré le bruit, l’éclairage quasi constant et la présence d’humains à tous les coins de rues, les villes sont loin d’être des territoires vierges d’animaux et de végétaux sauvages. On n’y trouve pas que des chiens et des chats, ni que des plantes exotiques en pot sur le rebord des fenêtres.
Les zones urbaines constituent des espaces à part entière où les contraintes sont différentes : les écureuils y trouvent, par exemple, un refuge exempt de prédateurs - il n’y a pas de martes en ville - et les abeilles sont moins gênées par les pesticides.

Plus généralement, et comme dans tout milieu, les écologues distinguent trois grands types d’espèces : celles qui évitent les centres-villes et ne supportent pas les grands dérangements ; les tolérantes qui s’y plaisent mieux qu’en zone rurale, comme les pies ou les corneilles et qui, dans certains cas, peuvent aussi devenir envahissantes, comme les étourneaux. Et une troisième catégorie qui s’adapte à l’écosystème urbain.

Les cerisiers fleurissent plus tôt

« Ces espèces sont au départ plus généralistes, précise Alain Butet, responsable de l’équipe Paysaclim du laboratoire Écobio(1). Puis elles développent des spécificités. » Les oiseaux nichent plus haut et chantent plus fort que leurs cousins des champs ; les cerisiers, eux, fleurissent plus tôt(2). Des spécificités souvent mal connues car longtemps ignorées. En Europe, l’écologie urbaine est une discipline qui a moins de dix ans.

Rennes et Berlin précurseurs

À Rennes, Philippe Clergeau, alors chercheur à l’Inra, en a été l’un des précurseurs. « Plusieurs intérêts ont commencé à converger à partir de 2001, rappelle le chercheur, aujourd’hui écologue au Muséum d’histoire naturelle de Paris. Le questionnement des scientifiques, les interrogations des services municipaux de Rennes et d’Angers sur la gestion des espaces verts, et le besoin de nature des citadins. Mais cela a pris du temps. Même avec mes collègues des autres disciplines : l’écologie scientifique dans la ville, au départ, personne n’y croyait. » Le projet d’Écologie rurale et urbaine - Ecorurb(3) - est finalement lancé en 2003. Il réunit des écologues des mondes animal et végétal, des biologistes, des géographes, des climatologues et des sociologues pour travailler sur une approche dynamique de la mise en place des différentes communautés. « Il n’y avait que deux programmes vraiment interdisciplinaires en Europe à cette époque : celui de Berlin et le nôtre », ajoute Philippe Clergeau.

Deux fois plus d’oiseaux en ville

C’est dans ce cadre que Solène Croci a effectué sa thèse(4) sur le suivi de trois groupes d’animaux : oiseaux, petits mammifères et coléoptères. « Nous avons travaillé sur un gradient ville - campagne sur un seul type d’habitat : des boisements de petite taille, que l’on retrouve partout. Cela permet de faire des comparaisons », explique-t-elle. Résultats : les espèces de coléoptères et de petits mammifères sont moins nombreuses en ville qu’à la campagne et, globalement, le nombre d’individus chute rapidement dès l’entrée dans le tissu urbain. « On tombe parfois sur des espèces plus abondantes. On peut l’expliquer par le fait qu’elles se plaisent dans le milieu et qu’elles s’y développent, car elles n’ont pas d’autres endroits où aller. » C’est un peu différent pour les oiseaux qui, on le comprend, sont peu sensibles à la fragmentation des espaces : du centre-ville aux sites périurbains, le nombre d’espèces est plutôt constant, voire plus élevé en ville et s’explique par la présence, dans certains parcs, de plantes exotiques et d’arbres remarquables qu’on ne retrouve pas à l’extérieur de la ville. Enfin, le nombre d’individus par espèce tend à être plus élevé en ville qu’à la campagne. « Sur le gradient de Rennes, il y a deux fois plus d’oiseaux en ville qu’à la campagne, mais il s’agit surtout de pigeons ramiers, d’étourneaux sansonnets et de merles noirs. »

La surprise des plantes nitrophiles

La flore est plus difficile à étudier, mais les études réalisées dans le cadre d’Écorurb ont bien montré qu’il existe une dynamique d’installation en ville. « Par contre, nous avons été surpris de constater que les espèces exotiques présentes en ville ne sortent pas autant qu’on l’aurait pensé », note Philippe Clergeau. Une autre surprise est venue des plantes nitrophiles, telles que les orties qui, malgré les précautions prises par la ville sur la non-utilisation d’engrais (lire p.14), sont assez abondantes. « Des mesures nous ont confirmé des doses importantes de nitrates apportées par... les eaux de pluie ! »

Dans les haies des espaces publics

L’intérêt de Marion Varet pour les habitants des haies des espaces publics avait une autre finalité. Ses travaux, réalisés dans le cadre d’une thèse Cifre(5) pour Rennes Métropole, avaient pour but d’analyser l’impact de nouvelles formes urbaines sur la biodiversité. Les quartiers organisés autour de petits collectifs avec espaces verts communs et des terrains privatifs de petite superficie pour les logements individuels permettent de densifier la population urbaine et remplacent petit à petit les lotissements traditionnels. Marion Varet a donc étudié ces deux types de quartiers : de même âge, mais à l’urbanisme différent. Au final, la doctorante n’a pas trouvé trop d’écart entre la quantité d’individus et le nombre d’espèces dans les deux cas. « Le problème viendrait plutôt de la gestion des haies qui est la même partout en ville, explique Françoise Burel, écologue du paysage dans le laboratoire Écobio(1), qui a coencadré la thèse. Certaines pratiques comme le paillage ou la couverture des sols par des plastiques ne favorisent pas l’installation d’insectes au sol. » Des questions qui sont toujours prises très au sérieux par la métropole (lire p.14).

Tous ces travaux montrent qu’une ville de taille moyenne telle que Rennes arrive à garder un lien avec son environnement, ce qui n’est pas le cas de Paris, par exemple : « On ne trouve que très peu de coléoptères dans le centre ! La ville est trop dense, trop étendue et le bâti très haut », assure Philippe Clergeau. Les scientifiques cherchent maintenant à comprendre la réponse des animaux à la fragmentation des espaces, à analyser les distances qu’ils parcourent dans les trames vertes (lire article ci-dessous) notamment grâce à des analyses plus fines au niveau génétique. Enfin, dans le panel de chercheurs en écologie urbaine, on citera aussi les sociologues qui s’intéressent au ressenti des habitants (lire p.18). Car, comme l’affirme Philippe Clergeau : « la nature en ville ne se développera pas sans les citadins ! »

Les écologues arrivent en ville

Lors du renouvellement de sa labellisation en 2011, la Zone atelier de Pleine-Fougères fréquentée par des chercheurs rennais, et jusqu’à présent entièrement rurale(6), s’est agrandie. Rebaptisée Zone Armorique, elle englobe désormais le bassin de Rennes. « Avant, les questions environnementales n’étaient traitées que dans le domaine rural, souligne Jacques Baudry, chercheur à l’Inra de Rennes(7) et coresponsable de la Zone atelier avec Cendrine Mony, du laboratoire Écobio(8). Grâce à cette intégration, on dispose aujourd’hui d’une zone continue, du rural vers l’urbain. Cela est important notamment en Ille-et-Vilaine où l’espace urbain s’étend jusqu’aux limites du département. »

Il existe onze Zones ateliers labellisées par le CNRS, dont cinq comportent un volet biodiversité : Rennes, Angers, Lyon, Paris et Strasbourg, créée il y a un an seulement, qui est une zone entièrement urbaine. Chaque ville a ses particularités. Rennes se distingue par sa ceinture verte et n’a pas de grand fleuve.

Le but du travail en réseau est de mettre en commun les résultats et de dégager des généralités sur le rôle des trames vertes ou sur l’impact de la ville sur la biodiversité.

Rens. : 
Cendrine Mony cendrine.mony@univ-rennes1.fr Jacques Baudry jacques.baudry@rennes.inra.fr
Nathalie Blanc

(1)UMR 6553 CNRS/Université de Rennes 1 de l’Observatoire des sciences de l’Univers de Rennes (Osur). (2)Lire Sciences Ouest n°270 - novembre 2009.
(3)Voir Sciences Ouest n°221 - mai 2005.
(4)Thèse encadrée par Philippe Clergeau et soutenue en 2007.
(5)Cifre : Convention industrielle de formation par la recherche.
(6)Lire Pleine-Fougères, un site pilote dans Sciences Ouest n°238 - décembre 2006.
(7)Unité Sciences pour l’action et le développement Paysage (Sad-Paysage).
(8)UMR 6553 CNRS/Université de Rennes 1 de l’Observatoire des sciences de l’Univers de Rennes (Osur).

Contacts

Alain Butet Tél. 02 23 23 69 26
alain.butet@univ-rennes1.fr

Philippe Clergeau Tél. 01 40 79 57 65
clergeau@mnhn.fr

Solène Croci Tél. 02 99 14 18 55
solene.croci@univ-rennes2.fr

Françoise Burel Tél. 02 23 23 61 45
francoise.burel@univ-rennes1.fr