La violence révélée au scanner

LE DOSSIER
Téviec
Téviec - L’île aux squelettes
L'analyse des crânes au scanner, réalisée à l'hôpital Rangueil de Toulouse, a révélé des impacts et des fractures.
© Patrice Georges - Inrap

Les médecins légistes de Toulouse ont montré que les deux crânes ont été violemment frappés, à plusieurs reprises.

« La flèche a été tirée de face et projetée avec une telle vigueur qu’elle a traversé toute la poitrine avant d’aller s’implanter dans la face interne de la vertèbre. » Dans leur étude de 1937, les archéologues de Téviec(1) expliquent comment l’un des vingt et un défunts a été tué. Une vertèbre fichée d’une pointe de flèche en silex a en effet été découverte(2).

« Elle a perforé le poumon, sectionné l’aorte et déterminé une hémorragie massive entraînant la mort. » C’était l’un des premiers exemples de violence découverts à la préhistoire. Et jusqu’en 2010, le seul cas de mort brutale connu à Téviec.

Mais la préparation de l’exposition Préhistoire(s), l’enquête, à Toulouse,, a donné lieu à deux découvertes. La première concerne le sexe des deux défunts de la sépulture. À la demande du muséum, l’anthropologue José Braga(3) observe les squelettes. Il note que les os des bassins ont été mélangés et des parties recomposées avec du plâtre. Gabrielle Bosset, spécialiste des pratiques funéraires au mésolithique, démontrera alors que l’un des deux squelettes n’est pas celui d’un homme, comme les Péquart le croyaient, mais d’une femme ! C’est une première révélation.


La Chronologie des coups
Ce crâne est celui de la seconde femme enterrée dans la sépulture (squelette de gauche). L'analyse traumatologique réalisée par les médecins légistes Norbert Telmon et Fabrice Dédouit a révélé quatorze coups. Les premiers impacts sont faciaux, selon la chronologie A (médico-frontal), B (interorbitaire) et C (frontale gauche). Les coups suivants sont portés sr le côté droit (M, N), puis à gauche et à l'arrière. La mâchoire est frappée trois fois (X, Y, Z).

©Norbert Telmon, Fabrice Déduit - hôpital Rangueil
 

Quatorze coups sur le crâne

La seconde découverte sera faite à partir des crânes. « Les restauratrices ont observé des marques curieuses sur le sommet des deux crânes, explique Gaëlle Cap, du muséum. Ces fissures n’étaient pas forcément naturelles. » Une expertise sera alors demandée aux médecins légistes. « Ces squelettes présentaient des lésions crâniennes invisibles à l’œil nu, explique le professeur de médecine légale Norbert Telmon. En 2011, il étudie les ossements avec le docteur Fabrice Dédouit, de l’hôpital Rangueil à Toulouse, et avec l’archéoanthropologue Patrice Georges de l’Inrap(4) à Montauban. La restauration des années 30 avait masqué les lésions, pour rendre le crâne impeccable. L’analyse des images scannographiques a révélé de multiples impacts : douze sur un crâne, quatorze sur l’autre. Nous avons déterminé la chronologie des impacts, d’abord faciaux, au niveau de l’épine nasale et de la mandibule, puis d’un côté, puis de l’autre, mais également dans la région occipitale, ce qui témoigne d’une action volontaire. Ces lésions qui déforment la face donnent du sang. C’est manifestement violent. »

Très peu de coups, dont chacun était mortel, étaient situés dans des zones potentiellement accidentelles. « Ces lésions ont été faites juste avant le décès de l’individu, ou juste après, précise Norbert Telmon. Quand le crâne avait encore son cuir chevelu et son encéphale à l’intérieur. Ce ne sont pas les mêmes lésions sur les squelettes inhumés longtemps, dégradés par des éboulements ou par des coups de pioche accidentels. » Similaires chez les deux individus, les lésions ont été faites par un objet contondant de type marteau, par exemple un bois de cervidé manié avec puissance.

La tête posée au sol

Les médecins légistes ont observé que l’énergie du premier coup n’a pas été réduite par un mouvement instinctif de la tête, comme c’est souvent le cas. « Pour la première lésion, je suis incapable de dire si la personne était debout ou couchée. Mais ensuite, la multiplicité des lésions montre que le crâne était posé quelque part, sur le sol probablement. Il a été frappé à plusieurs reprises puis retourné, car il y a des impacts des deux côtés. » L’archéo-anthropologue Patrice Georges estime, au vu des marques sur les crânes, qu’un même outil a peut-être été utilisé pour porter tous les coups. Une pratique rituelle pourrait alors être imaginée. Aujourd’hui, seuls ces deux crânes ont été étudiés. En s’intéressant au squelette entier, d’autres indices pourraient être révélés. « Quand les gens se protègent des coups, nous retrouvons parfois des lésions sur les faces antérieures des avant-bras, avec des fractures. Une analyse complète du squelette révèle parfois des fractures au niveau du dos, qui montrent qu’on a frappé la personne avant de l’atteindre au crâne. »

En tout cas, rien ne prouve aujourd’hui que ce sont ces coups qui ont tué les deux femmes. Bien sûr, la violence est attestée sur de nombreux sites du mésolithique, et parfois même le cannibalisme. Mais ces deux femmes étaient peut-être déjà décédées, avant d’être défigurées. Les rites funéraires du mésolithique étaient en effet particulièrement complexes et diversifiés.

Une nouvelle piste pour les archéologues

La découverte de traces de violence sur les crânes conservés à Toulouse n’est pas due aux archéologues. Ce sont des spécialistes de la restauration muséale, puis des médecins légistes qui sont à son origine.

« De nombreux anthropologues et archéologues doutent de la réalité de ces traces de violence, découvertes sur les crânes, avoue Grégor Marchand. Car ces deux femmes ont passé plus de 7000 ans sous des blocs de pierre, qui ont comprimé les chairs et écrasé les boîtes crâniennes. Mais l’intérêt des travaux menés par les confrères et les médecins légistes toulousains est d’avoir lancé les archéologues sur cette nouvelle piste. Ce n’est que le début de nouveaux travaux sur l’état de santé et la mort de ces individus. »

Les médecins légistes Norbert Telmon et Fabrice Dédouit, avec l’archéoanthropologue Patrice Georges, ont présenté leurs découvertes sur les crânes de Téviec au 12e Congrès d’anthropologie médicale de Nice, en 2012. Après l’analyse traumatologique, l’étude scientifique n’est pas encore finalisée. Car les os ne sont toujours pas encore accessibles aux chercheurs : ils sont dans l’exposition itinérante, présentée actuellement à l’Espace des sciences !

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Nicolas Guillas

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