Dix-neuf jours sous la mer

LE DOSSIER
Cap sur le Volcan
À bord du Pourquoi pas ?
Victor 6000 s'apprête à plonger. A 1700 m de profondeur, il distingue des détails de 5 mm grâce à son système de caméras couleur HD.
© Klervi L'Hostis

Lors des campagnes océanographiques à bord du Pourquoi pas ?, les plongées du robot sous-marin Victor créent l’événement.

Il est 22 h 30, le 15 juillet dernier. L’un des plus gros navires océanographiques français navigue au beau milieu de l’Atlantique : le Pourquoi pas ? est arrivé sur sa zone d’étude le matin même, après vingt-quatre heures de transit depuis le port de Horta(1), aux Açores. La météo est clémente et la mer d’un calme plat. La nuit silencieuse vient de tomber, mais une dizaine de marins s’affairent sur le pont arrière, éclairé par quelques projecteurs : Victor6000 va sortir de sa tanière. Sa première mise à l’eau crée l’événement. Ce robot sous-marin téléguidé (Rov), conçu en 1996 par l’Ifremer(2), doit plonger à 1700 m de profondeur, au sommet d’un volcan baptisé Lucky Strike (voir infographie p. 12-13). Équipement phare de la campagne océanographique organisée par l’Ifremer et le CNRS, il contribuera à la récupération, au reconditionnement puis à la remise en place d’un observatoire abyssal permanent. Il effectuera aussi des récoltes de roches ou d’animaux et des prélèvements de fluides hydrothermaux crachés par les cheminées du volcan. « Le plus souvent, Victor plonge de nuit pour éviter les accidents avec les lignes de capteurs et autres appareils de géophysique mis à l’eau pendant la journée », précise Pierre-Marie Sarradin, chef de mission et chercheur en biogéochimie, au centre Ifremer de Brest.

Installé sur son chariot, le robot traverse le pont arrière avec lenteur. Il pèse 4 t. Puis, suspendu au portique à 9 m de hauteur, il descend jusqu’à la surface de l’eau. L’opération prend une bonne demi-heure, guidée par le chef de quart de la passerelle. Remorqué derrière le navire, il met ensuite une heure et demie pour atteindre les fonds marins, dans le noir complet. Il n’allumera ses projecteurs qu’une fois en bas.

Une pression de plus en plus forte

Victor6000 est relié au bateau par un câble de 8 km de long et de 2 cm de diamètre qui résiste à une traction de 15 t ! Lesté à son extrémité, ce câble file verticalement sous le bateau tandis qu’une laisse souple permet au robot de se déplacer dans un cercle de 460 m de diamètre. À l’intérieur, les fibres optiques assurent la communication avec le bord et cohabitent avec les fils électriques d’alimentation haute tension.

Au fil de sa descente, Victor6000 subit une pression de plus en plus forte, jusqu’à 170 bar (1 700 t/m²). Ses équipements technologiques sont adaptés à de telles conditions extrêmes : « Les enceintes en titane renfermant l’électronique, les caméras et les capteurs supportent une pression de 625 bar(3), précise Yves Potier, un des pilotes. Les câbles électriques sont placés dans des tuyaux souples en polyuréthane remplis d’huile isolante, en équipression permanente avec l’eau de mer. »

Deux bras presque humains

Il est minuit passé lorsque Victor6000 atteint son objectif. Le programme de la plongée peut commencer. Deux pilotes de Genavir(4) prennent le contrôle de l’engin. Ils ont les yeux rivés sur quatorze écrans qui affichent une multitude d’informations : graphiques, images du fond filmées en temps réel par le Rov... Maxime Geay commande Maestro, le bras intelligent du robot, via un joystick reproduisant les articulations du bras humain. Son acolyte, Yoann Fremont, s’occupe du second bras, Sherpa, et des déplacements de Victor. Six propulseurs permettent au robot d’avancer et reculer dans les trois directions de l’espace. Les pilotes manipulent Maestro et Sherpa avec une grande dextérité. Ils sont capables d’insérer une canule de prélèvements, à 1700 m de profondeur, dans une fissure de quelques centimètres. « La première difficulté, explique Maxime Geay, c’est de réussir à composer avec les six axes de rotation de Maestro. La seconde, c’est d’imaginer les trois dimensions, les distances et les reliefs à partir de plusieurs images en deux dimensions. Il faut avoir les yeux partout ! » Et agir vite, car le programme de la plongée est intense.

Un programme scientifique intense

Deux scientifiques accompagnent cons-tamment les pilotes pour guider les expériences, prendre des photos, remplir le livre de bord. Cette nuit, une vingtaine d’opérations sont prévues. Parmi celles-ci : la récupération d’une des stations d’observation, le dépôt de substrats de colonisation et le prélèvement de fluide hydrothermal. Cette dernière opération est réalisée à l’aide de grosses seringues en titane. « Ces bouteilles doivent résister à la fois à la corrosion et à des températures très élevées, car le fluide éjecté par les cheminées est très acide et peut atteindre 350 °C, explique Valérie Chavagnac, chercheuse au CNRS et responsable de l’expérience. À de telles températures et profondeurs, les gaz sont dissous dans le fluide hydrothermal. Mais lors de la remontée, la pression diminue et les gaz se dégagent naturellement du liquide. Les seringues sont faites de façon à empêcher ce phénomène avant l’extraction faite à bord du bateau. Sinon, les résultats seraient biaisés et inutiles pour la recherche. »

À 4 h du matin dans la cabine de pilotage, l’équipe de travail est renouvelée. Les quarts s’enchaînent ainsi sans interruption jusqu’à la fin de la plongée. Celle-ci aura duré douze heures mais les suivantes s’étaleront sur trente-six, voire soixante-douze heures !

Victor6000 remonte, moteurs allumés, au petit matin. Et à bord, le travail peut commencer : tandis que Yann Lelièvre, doctorant en écologie, fait un bilan détaillé de toutes les données numériques collectées lors de la plongée, chimistes et écologistes récupèrent leurs prélèvements et les six pilotes, également mécaniciens, électroniciens ou informaticiens, assurent le reconditionnement du Rov avant une nouvelle mise à l’eau. Au cours de la campagne, Victor6000 plongera à onze reprises...

Une journaliste embarquée

Au mois de juillet dernier, notre collègue Klervi L’Hostis est partie au large des Açores... mais pas pour une promenade de santé ! Embarquée à bord du Pourquoi pas ?, l’un des navires océanographiques de l’Ifremer, elle a suivi pendant dix-neuf jours le rythme effréné des chercheurs et du personnel de bord, des marins et des techniciens. Dans ce genre de campagne, le temps est compté : les chercheurs enchaînent manipulations et expériences 24 h sur 24. « Les premiers jours, j’ai eu du mal à trouver un rythme, car je ne voulais rien rater. J’avais toujours peur qu’il se passe quelque chose d’intéressant au moment précis où je devais dormir ou prendre une douche ! », explique-t-elle. Alors il faut faire des choix. Klervi apprend à repérer les habitudes des chercheurs,

à trouver les moments propices pour les interviewer (sur le pont arrière pendant leurs pauses), à avoir toujours l’appareil photo ou la caméra à portée de la main sans être intrusive...

Le résultat, c’est ce dossier, assorti de films et d’interviews réalisés à bord. Pour celles et ceux qui l’auraient manqué, il y a aussi le blog qu’elle a tenu pendant la campagne, toujours en ligne sur le site Internet de l’Espace des sciences.

 

Nathalie Blanc
Renseignements : 
www.espace-sciences.org/ explorer/blog/47864

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Klervi l’Hostis

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