Scruter les pratiques du Web

LE DOSSIER
SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Une autre approche via le numérique
FOTOLIA/JEMASTOCK

Des sociologues étudient les nouvelles formes d’interactions entre les personnes, apparues sur Internet.

Outils de recherche, le numérique est aussi un sujet d’étude à part entière pour les sciences sociales. Avec l’avènement de l’informatique et d’Internet, les interactions entre les personnes et leur façon de s’organiser ont changé. Les chercheurs ont dû suivre le mouvement, en adaptant leurs problématiques et leur méthodologie. Cela ne date pas d’hier, puisque les premières études de ce type ont été faites dans les années 90... sur le Minitel ! Les questions étaient donc prêtes lors des premières études sur le Web collaboratif, vers la moitié des années 2000.

 

Pas de planification

Olivier Sarrouy, maître de conférences à l’Université Rennes 2, étudie comment s’organisent les foules sur Internet et comment elles arrivent à collaborer. « Généralement, la question qui se pose [en sociologie] est comment un groupe social arrive à partager un monde commun avec des valeurs communes. Mais ici, il n’y a pas de monde commun fort et des personnes qui n’ont pas les mêmes valeurs, pas forcément la même langue, arrivent à faire quelque chose ensemble. » Que ce soit pour compléter une encyclopédie collaborative comme Wikipédia ou donner des avis dans TripAdvisor ou Amazon, les tâches s’effectuent sans qu’il y ait de leader ou de planification. Comment un si grand nombre de personnes peut aboutir à quelque chose de cohérent dans ces conditions ? Justement parce qu’ils sont nombreux, répond le chercheur. « La qualité, la discipline ou la régularité individuelles ne comptent plus, elles sont noyées dans la moyenne statistique. » Quand on y pense c’est une révolution, dans un système qui n’a longtemps connu que deux modes de décision : la délégation de l’autorité à une entité souveraine, ou le consensus. « Sur le Web, il n’y a pas de de consensus, décrit le chercheur, si quelqu’un n’est pas d’accord, il va ailleurs et la plupart des avis collectifs sont produits par des algorithmes. »

 

Faire appel à l’avis collectif

Ce mode de décision s’étend de plus en plus à des secteurs qui ne sont pas originellement liés au Web. C’est le crowdsourcing. Des entreprises font appel à l’avis collectif, par exemple pour décider du design d’un vêtement. La même chose peut être imaginée pour choisir de financer un projet plutôt qu’un autre. Mais ce fonctionnement pose des questions d’ordre juridique : quand une décision est l’aboutissement d’une multitude de votes, validés automatiquement par un code, qui en prend la responsabilité ? L’économie est elle aussi bouleversée par le Web collaboratif. On parle de “Digital labor”. Les contributions des internautes produisent de la valeur marchande qui échappe à l’économie traditionnelle. Il n’y a pas de contrat, pas de protection sociale et, bien souvent, les contenus rapportent uniquement aux grands groupes propriétaires des plates-formes. « La question qui se pose est : comment reconnaître juridiquement que ces activités produisent de la valeur, et permettre une redistribution », estime Olivier Sarrouy. La révolution numérique n’est pas que technologique.

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Maryse Chabalier

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