La salle de conférences porte un grand nom

image



PBcg-DR



Le décès d'Hubert Curien, survenu le 6 février 2005, a suscité une grande émotion dans la communauté scientifique. À ce moment-là, aux Champs Libres, c'était l'effervescence et la fin des travaux, un an avant l'ouverture. Compte tenu des relations suivies qu'il entretenait avec de nombreuses personnalités bretonnes et notamment avec l'Espace des sciences, la décision a été prise de donner son nom à la salle de conférences du bâtiment. Le 21 mars 2006, la première conférence donnée par l'Espace des sciences aux Champs Libres, intitulée "La culture scientifique et technique, un engagement politique" (1), a commencé par un hommage de Dominique Ferriot, professeure au Conservatoire national des arts et métiers, à Hubert Curien. Voici ses mots.





« Hubert Curien aimait Rennes et les Rennais. Je me souviens de la dernière visite du chantier des Champs Libres faite par Hubert Curien et son épouse, Perrine, sous la conduite de Michel Cabaret, directeur de l'Espace des sciences, alors installé dans le centre commercial Colombia. Ce même jour, le 15 octobre 2003, Hubert Curien remettait à Michel Cabaret le prix Diderot de l'initiative culturelle décerné par l'Amcsti, l'Association des musées et centres pour le développement de la culture scientifique, technique et industrielle, dont il avait présidé l'assemblée générale constitutive en 1982 et qui reste aujourd'hui un réseau unique rassemblant les musées de sciences en France. Chercheur- citoyen, enseignant, ministre, Hubert Curien était  avant tout préoccupé par l'innovation et par le partage des savoirs. Il est donc légitime que la salle de conférences des Champs Libres, un équipement culturel innovant, multidisciplinaire et pour tous les publics, porte son nom.

DR

Le 4 décembre 1992, Hubert Curien, ministre de la Recherche et de l'espace, était venu à Rennes pour conforter la position du CCSTI dans le projet de création des Champs Libres. il est ici aux côtés de Claude Champaud, président du CCRRDT, Edmond Hervé, président de la ville de Rennes et Paul Trehen, président du CCSTI.



La culture de l'observation


Pour mieux comprendre la personnalité d'Hubert Curien, il faut, je crois, commencer par son enfance vosgienne, au coeur d'une famille unie et aimante. Hubert Curien est né le 30 octobre 1924 à Cornimont dans les Vosges ; dès l'enfance, il cultive cette culture de l'observation enseignée dans la classe de sa mère, institutrice ; dans un entretien avec la journaliste Michèle Chouchan, il se souviendra des leçons de choses sur le grillon ou de sa fascination devant le premier poste de radio arrivé dans sa famille : "... Voir ce truc avec les lampes" ; à 13 ans il visite, avec son père et son frère, le Palais de la Découverte. Nous sommes en 1937 et, de cette visite, date vraiment l'éveil de sa vocation de chercheur et d'expérimentateur. "La science existait, dit-il, on pouvait la toucher du doigt et l'expliquer."

DR

Noël 1979, lors du premier lancement de la fusée Ariane : anxiété!



Autre expérience déterminante mais d'un tout autre ordre, l'engagement dans le maquis vosgien à l'été 1944, une période courte mais intense où le jeune homme de 20 ans fait preuve de son courage et aussi de cet esprit d'équipe qui caractérisera toute son activité professionnelle. Hubert Curien parlait peu de son engagement dans la Résistance qui lui vaudra la médaille militaire et, de ce fait, la possibilité de remettre plus tard cette même médaille à son père, décoré en tant que vétéran, devant le front des troupes.

Hubert Curien est aussi un élève brillant. Reçu premier du canton au certificat d'études, il reçoit un Petit Larousse dans lequel il sera fier de figurer quelques décennies plus tard. Admis dans les meilleurs lycées, il choisit d'entrer à l'École normale supérieure et vit alors, avec de bons maîtres et des camarades auxquels il restera toujours fidèle, des années fécondes et décisives pour sa carrière de chercheur. Yves Rocard l'oriente vers la cristallographie. Assistant puis professeur, très jeune, Hubert Curien prenait plaisir à faire découvrir la collection de minéraux de la Sorbonne dont il avait alors la charge. Enseignant, Hubert Curien le restera toute sa vie. Ses collaborateurs, dont j'étais lorsqu'il deviendra ministre, savaient que les lundis étaient réservés à ses étudiants qui se souviennent, avec émotion, de ses cours, toujours vivants et animés.



Père de l'Europe spatiale


La carrière d'Hubert Curien prend un tour décisif en 1966 lorsqu'il devient directeur du département de physique du Centre national de la recherche scientifique. Il sera directeur général du CNRS de 1969 à 1973 puis délégué général à la recherche scientifique et technique.

En 1976, il est nommé président du Centre national d'études spatiales (Cnes). L'établissement est alors en pleine crise. Hubert Curien saura faire renaître la confiance et faire prendre au gouvernement des décisions porteuses d'avenir. Ce sera, le 24 décembre 1979, le premier lancement réussi de la fusée Ariane et, ensuite, des moments inoubliables vécus à Kourou, en Guyane, avec tous ses collègues et collaborateurs à l'occasion de lancements qui étaient pour lui des rendez-vous scientifiques et technologiques, mais aussi des moments de grande camaraderie. Hubert Curien est vraiment le père de l'Europe spatiale, il sera le premier président de l'Agence spatiale européenne de 1979 à 1984.

 DR

Sur le pas de tir de la fusée Ariane, en 1979



Il communique son goût des sciences


En 1984, impressionné par ses succès et par l'attachement que lui porte visiblement la communauté scientifique, Laurent Fabius l'appelle au gouvernement. Hubert Curien sera ministre de la Recherche et de la Technologie, un ministère de plein exercice qui permettra au chercheur et au citoyen  Curien de mettre en oeuvre une politique nationale de culture scientifique et technique. Déjà au CNRS, puis à la DGRST (3), Hubert Curien avait su communiquer son goût des sciences et soutenir toutes les initiatives de popularisation de la science comme les opérations Physique dans la rue ou la création à Grenoble du premier Centre de culture scientifique et technique. Ministre de la Recherche, Hubert Curien lance un Programme mobilisateur pour la culture scientifique et technique dont la présidence est confiée à Jean-Claude Pecker. Il s'agit, pour reprendre l'expression de Jean-Marc Lévy-Leblond (4), de "mettre les sciences en culture".

DR

Heureux de partager la science avec les jeunes au Palais de la Découverte, le 18 octobre 1990.



Le ministre invite les organismes de recherche à développer les actions de communication de la science, notamment en direction des jeunes publics. Je citerais les opérations nationales "Passeport pour la recherche" ou "1000 classes/1000 chercheurs", mais Philippe Lazar (5) pourrait nous décrire la création des clubs Inserm dont il est à l'initiative. "Trop longtemps, le scientifique a cru qu'il lui suffisait d'avoir raison ou tout au moins d'être persuadé d'avoir raison, pour entraîner l'adhésion de l'opinion publique. Ce faisant, il négligeait une partie indissociable de son activité de chercheur : la communication."

Ministre de tutelle de la nouvelle Cité des sciences et de l'industrie de la Villette, Hubert Curien manifestait un attachement très fort au Palais de la Découverte dont il avait présidé le conseil d'administration de 1977 à 1984. Il encourage la création de Centres régionaux pour la culture scientifique, technique et industrielle (les CCSTI) qui, mieux qu'un établissement implanté à Paris, peuvent agir au plus près des attentes légitimes des différents publics. Le CCSTI de Rennes, grâce à l'engagement et au soutien d'Edmond Hervé, sera pionnier dans ce domaine. Pour faciliter la mise en place de ce programme, le ministre réforme son administration et crée une direction de la culture scientifique et technique dotée de moyens nouveaux. Cette direction, comme d'autres actions engagées, ne survivra pas à l'alternance.



Inciter les scientifiques à faire la fête


Cependant, devenu ministre une nouvelle fois en 1988 et jusqu'en 1993, Hubert Curien saura faire renaître cette joie de partager et ce goût de la solidarité. En 1991, il ouvre le jardin du ministère au public : "À l'occasion du dixième anniversaire de sa création, le ministère de la Recherche et de la Technologie ouvre son jardin au public. Voilà un événement sympathique. Je vous suggère d'y voir un symbole : la recherche et la technologie sont l'affaire de tous." Puis ce sera la manifestation nationale la Science en Fête qui, dans sa première édition, verra fleurir les initiatives les 12, 13 et 14 juin 1992. Pour Hubert Curien, il s'agissait bien d'inciter les scientifiques à faire la fête, en ouvrant leurs laboratoires et en goûtant ainsi aux joies des découvertes partagées.

Pour lui, les vrais héros étaient les bons savants, découvreurs d'idées nouvelles et il voulait encourager les jeunes à suivre leur exemple et à s'engager, avec enthousiasme, dans les métiers de la recherche et de la technologie.

DR

Quinze éditions de la Fête de la science ont eu lieu depuis sa création en 1992, par Hubert Curien.



Car le développement technologique et industriel était aussi au coeur de ses préoccupations. Président du comité d'orientation du prix Roberval, créé par l'Université de Technologie de Compiègne, pour favoriser la communication en technologie à travers une édition francophone de qualité et sur différents supports (papier, audiovisuel, électronique), Hubert Curien s'engagera aussi, aux côtés de son ami Pierre Piganiol, pour la rénovation de ce grand musée de collection qu'est le musée du Conservatoire national des arts et métiers.

Il était fasciné par les instruments scientifiques et savait expliquer, avec des mots simples et justes, leur fonctionnement et leur utilité à ses collègues de l'Académie des technologies comme à tout esprit curieux, jeune enseignant, journaliste ou collègue ministre.



Il aurait aimé voir l'achèvement des Champs Libres


Hubert Curien était aussi un formidable président. "J'adore présider", disait-il. Ses qualités d'écoute et d'entraînement rendaient possible un accord jugé improbable au début d'une réunion, ainsi la création de l'Amcsti cette association nationale des musées de sciences qui sans lui n'aurait pas vu le jour en 1982. Le prix décerné chaque année par l'Amcsti pour honorer une personnalité ayant fait une oeuvre marquante dans le domaine de l'initiative culturelle porte aujourd'hui le nom d'Hubert Curien. Hubert Curien présidera l'Académie des Sciences qui lui rendra, le 15 mars 2005, un mois après sa disparition, un hommage solennel. La marque d'estime et de reconnaissance que la ville de Rennes et la communauté d'agglomération manifestent en donnant le nom d'Hubert Curien à cette magnifique salle de conférences des Champs Libres est un geste fort.

Nathalie Blanc

Hubert Curien, président de l'Académie des sciences, lors de l'inauguration de l'exposition "Le miroir de Méduse, biologie et mythologie", à l'Espace des sciences, le 26 avril 2002.



Amoureux des sciences et observateur infatigable de la nature, Hubert Curien était un homme de culture et un ami des arts comme en témoignent notamment ses échanges avec son beau-père, Georges Dumézil ou l'attention portée aux itinéraires professionnels variés de ses trois fils qui choisiront la recherche, l'enseignement mais aussi la création artistique.Hubert Curien savait raconter la beauté d'une expérience et apprécier ce que l'on dénomme aujourd'hui la médiation humaine dans les expositions. Il aurait aimé voir l'achèvement des Champs Libres, le nouvel Espace des sciences qu'il avait soutenu en tant que ministre et dont il a suivi, pas à pas, le développement et les passerelles nouvellement créées avec le Musée de Bretagne et la Bibliothèque dans un esprit résolument ouvert et multidisciplinaire.



Attentif aux rapports entre science et société


Avant tout, Hubert Curien était un chercheur et un démocrate préoccupé par la responsabilité sociale des scientifiques. En 1972, il avait favorisé, en coopération avec l'OCDE (6), l'organisation d'un colloque qui fera date sur les rapports entre science et société, ce sera le colloque de Saint-Paul-de-Vence à la Fondation Maeght, filmé par Roberto Rossellini. "La science est devenue un fait social collectif qui rétroagit sur toute l'évolution de l'humanité. De ce fait, le regard mais aussi le rôle du scientifique a changé ; au-delà de sa propre spécialisation, il ne peut plus penser de façon sectorielle, mais doit se donner pour objectif d'appréhender toute la complexité des systèmes humains, culturels, environnementaux dans lesquels évolue la société. Sous cette condition, il pourra fournir aux décideurs politiques comme aux citoyens les éléments indispensables aux grands choix de société. La science, si elle est un puissant levier de croissance économique, doit également garantir la prééminence des universaux : la liberté de penser et la solidarité, qui sont les moteurs de la démocratie."

DR


Cette volonté de partage des savoirs  et cet effort d'explication d'une nécessaire politique de recherche et de développement s'enracinaient dans une inlassable curiosité dont témoigne bien cette parole aujourd'hui inscrite dans la salle Hubert-Curien au ministère de la Recherche : "Je voudrais revenir sur Terre, un instant, dans mille ans, juste le temps de voir ce que trente générations de savants auront su découvrir, et entendre ce que les hommes de science seront alors en humeur de dire." Tous ceux qui ont eu la chance de travailler aux côtés d'Hubert Curien ou seulement de l'entendre reconnaîtront dans cette phrase son humour éclairé et son esprit marqué par une générosité bienveillante dont nous gardons tous, vivant, le souvenir et dont témoigne bien son sourire que les images aujourd'hui présentées rappellent avec tant de bonheur. »



Dominique Ferriot, professeure au Conservatoire national des arts et métiers





(1) La conférence était animée par trois orateurs : Dominique Ferriot, Edmond Hervé, président de Rennes Métropole et Philippe Lazar, conseiller maître à la Cour des Comptes, ex-directeur de l'Inserm et de l'IRD.

(2) CCRRDT : Comité consultatif régional pour la recherche et le développement technologique.

(3) DGRST : Délégation générale à la recherche scientifique et technique.

(4) Chercheur en physique théorique, Jean-Marc Lévy-Leblond est aussi l'auteur de nombreux essais et ouvrages sur la philosophie des sciences et la culture scientifique.

(5) Philippe Lazar a consacré la première partie de sa carrière à la recherche épidémiologique et la seconde à la direction de l'Inserm, puis de l'IRD.

(6) OCDE : Organisation de coopération et de développement économique.