Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le gorille de plaine...

Deux étudiants bretons racontent leurs observations

Ils comptabilisent à eux deux 17 mois de suivi continu des gorilles de plaine de l'Ouest dans le Parc National d'Odzala au Congo Brazzaville et sont actuellement en train d'analyser ces observations dans le cadre de leur thèse. Rencontre avec Florence Levréro et Sylvain Gatti.

Nathalie Blanc

Sylvain Gatti et Florence Levréo

Il était une fois Lokoué, une clairière naturelle de 4 hectares, située au nord du Parc National d'Odzala au Congo Brazzaville, fréquentée régulièrement par des buffles, des hylochères, des sitatungas et des bongos (antilopes), des colobes (petits primates), des gorilles et, la nuit, par des éléphants... Découverte dans le cadre du programme européen Ecofac, elle est devenue en 2001 le site d'étude de étudiants en thèse à l'Université de Rennes 1. Leur laboratoire se résumait à un mirador planté à 4 mètres du sol, en lisière de cette clairière en pleine forêt tropicale d'Afrique centrale. Et c'est déjà toute une histoire pour y arriver.

Après un vol Paris - Libreville (Gabon) et un vol sur une ligne interne Libreville - Makokou, il faut encore 3 jours de pistes et de pirogue pour atteindre le site congolais; "si tout se passe bien ! plaisantent Florence et Sylvain. Il nous est arrivé de mettre une semaine pour atteindre le camp. Là-bas, les trajets ne se mesurent pas en kilomètres mais plutôt en temps !" Mais le voyage mérite le détour car une fois sur le site, ce sont près de 45 groupes de gorilles et 30 mâles solitaires, soit environ 380 individus qui se laissent regarder. C'est la première fois qu'une telle densité de gorilles a pu être observée. Et toutes les classes d'âge y sont représentées. "Du coup, même si nous manquons encore un peu de recul - la découverte du site est encore relativement récente - nous compensons le temps par le nombre d'individus, explique Florence Levréro. L'échantillon est assez important pour que l'étude soit représentative". Et totalement nouvelle.



Station bio paimpont

Station bio Paimpont

La clairière, espace entretenu par le passage même des animaux,

offre une vue dégagée, idéale pour observer plusieurs groupes

de gorilles en même temps.

Avant la découverte des clairières en forêt, la connaissance des gorilles de plaine se limitait en effet à des observations indirectes : crottes, nids, empreintes..., ou passait par le suivi d'un ou deux groupes : un échantillon insuffisant pour étudier l'ensemble d'une population. L'observation du haut du mirador est différente : "Nous restons à l'affût et attendons les gorilles". Cette observation est "payante" puisque 95 % des jours de présence sur le site occasionnent l'observation directe de gorilles. De plus, de nombreux comportements sociaux sont observables car près de 50 % des visites de gorilles donnent lieu à une rencontre avec un autre groupe ou un individu solitaire! Il faut alors être rigoureux et organisé pour ne rien louper et identifier les visiteurs ! Armés d'un carnet de notes, de jumelles et d'un appareil photo numérique, Florence et Sylvain disent reconnaître 200 des 380 gorilles fréquentant la clairière. Comment font-ils ? "Les gorilles ont un visage ! déclarent-ils en cœur, comme une évidence. Ils ont des formes d'arcades sourcilières et de tête différentes ; des plis sur le nez..., et d'autres caractéristiques physiques comme des blessures ou des couleurs sur leur pelage : dos argentés, têtes rousses".

Mais au fait, pourquoi les gorilles viennent-ils dans cette clairière ? "La raison la plus évidente est alimentaire, expliquent Florence Levréro et Sylvain Gatti. Ils viennent manger certaines herbes et lécher le sol de la clairière, riche en sels minéraux". Et après ? Les taux de rencontres suggèrent que les gorilles viennent aussi pour apprendre à se connaître. La clairière a-t-elle un rôle social ? Pourrait elle être assimilée à une place de village ? L'analyse de ces premières observations semble le montrer mais beaucoup reste à faire. Florence Levréro et Sylvain Gatti poursuivent leurs efforts pour répondre à toutes ces questions à travers l'étude de la dynamique de la population et des échanges de patrimoine génétique.

NB

Contact : Florence Levréro, florence.levrero@univ-rennes1.fr

Contact : Sylvain Gatti, sylvain.gatti@univ-rennes1.fr



Station bio Paimpont

Les gorilles de plaine de l'Ouest vivent dans des

forêts de basse altitude (photo), alors que les gorilles

de montagne et les gorilles de plaine de l'Est se situent

près de 900 km plus à l'est dans des zones montagneuses.

Station bio Paimpont

Les gorilles fréquentent la clairière pour des raisons

alimentaires : lécher le sol leur apporte des sels minéraux.


Florence Levréro

UMR 6552- Ethologie - Evolution- Ecologie - Université de Rennes 1

Sujet de thèse : Etude des rencontres intergroupes et de leur rôle dans la dynamique d'une population de gorilles (G. g. gorilla) du Parc National d'Odzala (Congo - Brazzaville)

Equipement: jumelles, longue vue, caméscope, appareil photo équipé d'un puissant objectif, croquis.

Station bio Paimpont

Les groupes de gorilles de plaine ont une structure de type harem ; ils sont constitués d'un mâle reproducteur, qui peut rester à la tête du groupe pendant une dizaine d'années, entouré de plusieurs femelles accompagnées de leurs descendants. Chez cette espèce, les deux sexes quittent le groupe à la maturité sexuelle : les jeunes mâles partent vivre en solitaire ou constituent de petits groupes de mâles, alors que les femelles rejoignent d'autres groupes ou bien des mâles solitaires formant ainsi de nouveaux groupes. La grande taille de la population étudiée à Odzala permet d'analyser les modes de migration des animaux et de voir comment ils s'intègrent dans un nouveau groupe.

"Ma première préoccupation a été d'identifier et de décrire la population qui fréquente la clairière du Parc National d'Odzala : nombre de groupes, de mâles solitaires... Je me suis ensuite intéressée aux interactions entre les individus identifiés lors des rencontres intergroupes ou entre solitaires ; à la nature des interactions sociales : rencontres pacifiques ou agressives ; et à l'impact de ces rencontres sur la dynamique de la population".



Station bio Paimpont

Les rencontres peuvent être pacifiques ou agressives

mais les bruits et les bagarres sont la plupart du temps

dissuasifs et non violents
.

Sylvain Gatti

UMR 6552 - Ethologie - Evolution- Ecologie - Université de Rennes 1

Sujet de thèse : Structure, dynamique et génétique d'une population de gorilles de plaine de l'Ouest au Parc National d'Odzala (Congo - Brazzaville)

Equipement : jumelles, appareil photo, pinces et tubes stériles, appareils d'analyse du matériel génétique en laboratoire.



Station bio Paimpont

Collecte des crottes en lisière de la clairière.

Le but de ce travail est d'analyser la structure génétique de la population, c'est-à-dire de comprendre comment sont distribués les apparentements au sein des groupes et entre les groupes. Cette structure est ensuite comparée à la composition des groupes et à leur évolution en terme d'échange d'individus. Pour cela, il faut prélever du matériel génétique : il s'agit le plus souvent de fragments de crottes.

"Une fois les gorilles arrivés dans la clairière et identifiés visuellement, il y a deux façons de procéder : le pistage à rebours consiste à remonter jusqu'au nid du groupe, avec l'aide de pisteurs locaux, et de prélever les crottes de tous les individus. Cette méthode est très efficace en termes de "récolte", mais peut être compromise si le nid est à plusieurs heures de marche de la clairière. La seconde possibilité est de récolter les crottes des gorilles à leur sortie de la clairière, mais on a alors rarement des échantillons de tous les individus".

L'analyse génétique des échantillons est réalisée à la Station biologique de Paimpont. Plus de 300 échantillons ont été ramenés qui ont déjà permis d'identifier clairement une centaine d'individus et de construire un réseau de relations. "C'est aussi un moyen d'évaluer les densités de gorilles fréquentant cette zone".

Station bio Paimpont



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Article publié en Avril 2005

dans Sciences Ouest n°220

 

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