Du son neuf dans notre vie

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janvier 2008
© Jupiter Images / Pearle Davidson
Écouter de la musique en marchant pour esthétiser des situations de la vie quotidienne

Copié, baladé, compressé, le son numérique crée la nouvelle bande-son de notre existence. Les sociologues la décodent.

Qui se souvient de son premier baladeur ? Des joies de la cassette à retourner, des piles défaillantes et du casque peu hermétique qui sonorise un bus entier ? L’évolution des technologies a largement contribué à l’amélioration des performances et de la qualité des appareils d’écoute. Mais pas seulement. Elle touche aussi les modes de diffusion, qui se complexifient.

Internet démultiplie l’accès aux œuvres, tant en termes de champs que de volumes, et facilite les échanges. Résultat : on écoute plus et différemment. Avant l’ère des baladeurs, les moments dédiés à l’écoute de la musique se passaient le plus souvent dans la sphère privée. Aujourd’hui, ils se superposent à d’autres actions, un trajet à pied ou dans les transports en commun. L’attention n’est pas la même selon que l’on est chez soi ou dehors.

Son et mobilité

Cette écoute ambulante a généré de nouveaux comportements. « Au début des années 90 , les personnes casquées généraient de l’embarras et les réactions étaient très critiques », se souvient Jean-Paul Thibaud(1), du Centre de recherche sur l’espace sonore et l’environnement urbain (Cresson - UMR CNRS/École nationale supérieure d’architecture de Grenoble). Pour le chercheur cela révèle de nouvelles formes d’échange. « Avoir un casque sur les oreilles permet de gérer notre rapport à autrui ; de n’entendre que ce qui nous intéresse. Cela traduit aussi le désir d’esthétiser des situations ordinaires, voire répétitives, comme le trajet du domicile au travail. En écoutant de la musique, on se place comme dans un film. » Ce mode d’écoute s’est totalement banalisé. On s’attend à croiser des gens avec des casques dans la rue. Le son est associé à la mobilité.

Les nouvelles technologies offrent aussi des possibilités inédites en termes de création. N’importe qui peut aujourd’hui faire des enregistrements de bonne qualité, créer son propre son, comme la sonnerie de son téléphone portable, par exemple.

La nouvelle place du son

Cet élargissement des compétences touche aussi les professionnels. Les savoir-faire sur le son sortent de plus en plus du monde du spectacle, où ils sont nés, pour s’appliquer à d’autres domaines artistiques : des expositions, l’aménagement d’une ville. Les sons de la vie quotidienne sont devenus des objets d’étude à part entière. « Les premiers mouvements de recherche sur les environnements sonores se sont développés au début des années 80, poursuit Jean-Paul Thibaud. Leurs résultats commencent seulement à être utilisés par les urbanistes, qui jusque-là ne parlaient du son qu’en termes de gênes et de nuisances. » Enfin, le son est associé à d’autres sens. « Au laboratoire, nous ne travaillons plus sur le son seul mais sur des ambiances plurisensorielles. »

Bain sonore

Devant tant de sollicitations tout au long de la journée, est-ce que notre oreille s’affine ou sature ? Christèle Dondeyne, maître de conférences au laboratoire de recherche en sociologie à l’Université de Bretagne occidentale va s’y atteler : elle participe au projet “Son et image”, porté par Marsouin - un groupe de recherche breton sur les usages des technologies de l’information -, dans le cadre du pôle de compétitivité “Images et Réseaux”. Car si les appareils d’écoute se perfectionnent, nous sommes toujours la cible de “musiques de supermarchés”, ces mélodies plates composées dans le seul but d’entretenir notre attention d’acheteur. Or, même sur les sites marchands d’Internet, maintenant, la musique est utilisée pour nous inciter à flâner !

Le chanteur traditionnel, l’iPod à l’oreille

Les musiciens sont les premiers concernés par les technologies du son. Yann-Fañch Kemener, l’un des meilleurs chanteurs traditionnels bretons, a acheté son premier magnétocassette en 1973, pour enregistrer les vieux chanteurs du Centre-Bretagne. Il a ensuite utilisé des magnétophones à bande, puis un enregistreur numérique. L’iPod, il l’a depuis trois ans. « Dans le train vers Paris, quand je vais au studio, j’écoute mes collectages. Je réécoute des textes, des airs, je me dis : tiens, il chantait comme ça ! »

Mais c’est la rencontre avec le créateur radiophonique Yann Paranthoën qui l’a marqué. « Il m’a appris la spatialisation du son. Il travaillait comme un peintre, qui plaçait des voix à droite, à gauche, derrière. J’ai alors compris que le son était aussi un objet de création. » Et les enregistrements de Yann-Fañch Kemener n’ont plus rien à voir avec ses débuts : « On peut traiter séparément la guitare, le violoncelle et la voix, que l’on peut « élargir ». Il y a tellement d’effets possibles ! » Le chanteur aime d’ailleurs travailler avec les gens du son : « Ils ont l’oreille aiguisée ! »

Nicolas Guillas

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Nathalie Blanc

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