La ville, paradis des langues ?

N° 270 - Publié le 11 août 2014
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La ville peut devenir un espace de confinement pour un individu quand son parler n’est pas celui de la norme.

La ville est un lieu de brassage linguistique. Mais peut-être pas aussi idyllique que l’on pourrait imaginer.

Quelques mots attrapés à la volée dans le bus, le métro ou une file d’attente, et nous voilà partis à imaginer où la personne vit, d’où elle vient... « Vingt secondes nous suffisent pour catégoriser socialement quelqu’un par sa langue », explique Thierry Bulot, sociolinguiste à l’Université Rennes 2. Dans une ville comme Rennes, il est possible de répéter cet exercice plusieurs fois dans la journée. Car si le phénomène de cosmopolitisme des villes n’est pas nouveau, il s’est accentué et ne concerne plus seulement les grandes métropoles. « Rennes n’arrive pas encore à se penser comme une ville plurilingue, explique Thierry Bulot. Alors que son flux migratoire ne cesse d’augmenter ! » La mobilité et les contacts entre les gens sont aujourd’hui plus rapides et plus denses.

La ville est un réceptacle

Ce phénomène est considéré comme une richesse : la ville, lieu idyllique de mobilité et de brassage des populations... « La ville est souvent perçue comme un réceptacle, un lieu nécessairement attirant dont les nouveaux arrivants, des étudiants ou des migrants économiques, tireront des bénéfices. Mais en pratique, on se rend compte qu’elle peut devenir un espace de confinement. » Une personne étrangère qui arrive dans un quartier va logiquement apprendre le français qui est parlé dans ce quartier. Ce parler va devenir sa norme, mais risque de la stigmatiser quand elle l’utilisera dans un autre espace.

Discrimination linguistique

Finalement, c’est en cherchant à communiquer et en dévoilant, involontairement ou non, leur identité sociale que les gens se retrouvent exclus par d’autres qui rejettent leur langue ou leur façon de parler le français.

Pour parer cette forme de ségrégation dans l’espace urbain, les chercheurs développent actuellement des outils de sociolinguistique urbaine. « Ce qui, au départ, était un thème de recherche est en train de devenir un métier !, reprend Thierry Bulot. Nous organisons des ateliers, des conférences pour changer la représentation des gens et accompagner les migrants. » Il a travaillé avec ses collègues en collaboration avec Rennes Métropole sur un programme d’accueil et d’intégration des populations étrangères.

La langue est souvent considérée, à tort, comme le reflet de l’intelligence d’une personne. Mais aujourd’hui, la discrimination linguistique est une réalité. Difficile à prouver, elle n’apparaît pas dans les textes de loi. En attendant, l’enquête menée par le chercheur révèle que l’endroit où l’on parle “le mieux” le français à Rennes est le jardin du Thabor(1). Qu’on se le dise !

Nathalie Blanc

(1) Résultat d’une enquête de travaux de recherche menés par Thierry Bulot dans le cadre d’une collaboration engagée avec Rennes Métropole pour Agenda 21 (groupe Accueil et intégration des populations étrangères).

Thierry Bulot, Tél. 02 99 14 15 67
thierry.bulot [at] univ-rennes2.fr (thierry[dot]bulot[at]univ-rennes2[dot]fr)
www.sociolinguistique-urbaine.com

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