L’usine à silex de Neandertal

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décembre 2009
Ce biface en silex, de grande taille pour le site, a été façonné avec un percuteur de pierre, puis retouché avec un outil en bois ou en os pour en régulariser les tranchants.
© Céline Duguey

Aux frontières du massif armoricain, en Basse-Normandie, l’homme de Neandertal venait collecter et tailler les silex.

Un après-midi de novembre, dans l’Orne. Le froid est piquant dans un champ de Saint-Brice-sous-Rânes. Sur la droite, une pelleteuse se détache sur la verdure environnante. Sa mâchoire s’enfonce délicatement dans un trou de trois mètres sur quatre. Soudain, en sort un homme, bottes caoutchouc aux pieds, bonnet sur les oreilles. « Vous voyez, ce n’est pas facile tous les jours le métier d’archéologue ! » s’exclame-t-il en riant. Dominique Cliquet travaille pour le Service régional de l’archéologie de Basse-Normandie. C’est un fan du paléolithique. « Ici, vous êtes sur un site exceptionnel, le seul site d’atelier d’outils bifaciaux daté de tout le grand Ouest ! » Et le plus étendu !

Du silex de bonne qualité

Les mains enfoncées bien au chaud dans ses poches, Dominique Cliquet poursuit : « Nous sommes à la limite du Massif armoricain. Sur ce site de plus de 480 hectares sont passés les derniers Néandertaliens de Normandie. Nous sommes sur le versant nord d’un plateau, il y fait plus froid, mais le silex de bonne qualité affleure. » L’homme de Neandertal, en effet, s’installait là où il trouvait de la matière première. Il ramassait des “rognons” de silex en surface, alors qu’à la même époque, il y a 40 000 ans environ, l’homme moderne, notre ancêtre, équipé d’un cerveau bien différent, creusait des puits dans les alluvions du Nil pour en extraire le précieux matériau.

Précis, les coups de pelle mécanique ne déterrent pas seulement des outils. À leurs côtés, parfois, gisent les éclats qui ont “sauté” lors du façonnage, preuve que nous sommes sur un atelier de taille. « On trouve également des traces de réaffûtages. C’est une autre caractéristique de l’homme de Neandertal. Pour lui, les outils n’ont pas un statut défini et peuvent être retaillés en fonction de l’utilisation souhaitée. » Les silex réaffûtés ont du être utilisés sur place, ce qui laisse à penser que ces hommes de Neandertal ont habité à proximité des ateliers. Même si, jusqu’à présent, les archéologues n’ont pas trouvé de traces d’habitat.

Chauds, les silex, chauds !

« Nous avons commencé la fouille en 1998, détaille Dominique Cliquet, lorgnant d’un œil curieux les cailloux mis au jour par son coéquipier. Lors du premier sondage, sur une surface de 120m2, à quelques centaines de mètres de là, nous avons sorti plus de 120 000 silex taillés et surtout en place ! » Ils sont restés dans la couche géologique de leur époque, ce qui n’est pas toujours le cas. « Il existe un phénomène de cryoexpulsion. Lors d’une longue période froide et humide, le sédiment gorgé d’eau qui entoure les silex gèle et les pousse vers le haut, hors de leur couche archéologique. »

Avant 2002, une seconde nappe de vestiges témoigne de deux occupations non synchrones. « L’un a 40 600 ans et l’autre au moins 150 000. Nous avons pu les dater car nous avions des éléments rares dans des sites en plein air : des silex chauffés ! » Ces pièces peu communes, qui seules permettent la datation par thermoluminescence (voir Comprendre), se repèrent par leur aspect de porcelaine, un peu comme les assiettes de nos grand-mères.

Aujourd’hui, l’équipe creuse dans une nouvelle aire. « Ils vont installer des éoliennes ici. C’est une bonne occasion de faire une évaluation du site. Nous allons pouvoir faire en un an ce qui nous en prend trois en temps normal ! » Au rythme de vingt trous creusés par jour, le sondage de ces 150 hectares devrait s’achever en trois semaines pour ce périmètre.

Creusé en quelques heures à la pelleteuse, centimètre par centimètre, ce trou contient près de 1 000 pièces de silex au m2, dégagées à la main par les archéologues.
© Céline Duguey

1 000 pièces au m2

« Tous les trous ont livré des silex. Celui-là, poursuit-il en désignant la terre à nu derrière lui, nous l’avons commencé juste avant le déjeuner. Il contient peut-être 1 000 pièces au m2 mais elles ont été déplacées par le gel. Par contre, ce matin nous avons mis au jour une seconde nappe de vestiges qui eux n’ont pas bougé ! »

Affaire à suivre

La suite des fouilles livre des silex bifaces triangulaires. « Ce sont des outils peu courants, techniquement très élaborés. » Et un site unique de débitage de silex. « Les Néandertaliens utilisaient sur ce site une technique rarement utilisée. Les éclats qu’ils débitaient ici devaient avoir une vocation différente des bifaces traditionnels. Pour le savoir, il va falloir faire de la tracéologie, mais pour l’instant, le matériel taillé n’est même pas lavé ! »

Absorbé par ses découvertes, Dominique Cliquet constate à regret que le soleil d’hiver commence à faiblir. Il est temps de reboucher les trous de la journée, pour laisser le champ en état. Le plus grand site d’atelier paléolithique de l’Ouest redevient pâture pour la nuit.

Association de bienfaiteurs

À Saint-Brice-sous-Rânes, ce ne sont pas des chercheurs, mais un passionné d’archéologie qui a découvert les premiers silex. C’était en 1977. Douze ans après, toujours aussi mordu, Jean-Jacques Rivart monte une association pour poursuivre les fouilles amateurs. En 1990, c’est un musée qui se crée dans les caves du château de Rânes, pour exposer les premières pièces mises au jour sur l’ensemble du site. Ce n’est qu’en 1998 que débutent les fouilles officielles, avec le Service régional de l’archéologie. Depuis, les découvertes s’enchaînent. Le musée, qui devrait être rénové début 2010, accueille encore sur rendez-vous les groupes de curieux.

Renseignements : 
Jean-Jacques Rivard, Tél. 02 33 39 72 94 jean-jacques.rivard@wanadoo.fr

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Céline Duguey

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