Les trésors des cavernes

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décembre 2009
Vues extérieure et intérieure de la grotte de la Chèvre. Romain Pigeaud devant la grotte Mayenne-Sciences (en haut à gauche).
© Nicolas Guillas

Ils vivaient là dans la vallée de l’Erve ! Nos ancêtres ont laissé leurs traces dans l’est du Massif armoricain.

Les chasseurs de mammouths aimaient ce petit canyon, en Mayenne, où l’Erve coule. Ils ont choisi deux grottes pour y vivre, côté sud, et décoré deux autres cavités (lire p.12), sur la rive en face. Le calcaire, introuvable ailleurs dans le Massif armoricain, a tout conservé : non seulement les pierres taillées, comme à Menez-Dregan (lire p.15) mais aussi les os. Depuis le lancement d’un programme de recherches(1), les découvertes archéologiques sont ici en plein boom. « La grotte de la Chèvre, avec une quinzaine de mètres de profondeur, orientée sud-est, était un habitat préhistorique idéal », résume Stéphan Hinguant, préhistorien et responsable des fouilles (UMR 6566 Université de Rennes 1 - CNRS - Inrap).

Il y a peu, on ne donnait pourtant pas cher de la valeur archéologique de cette grotte, “vidée” par l’abbé Maillard en 1875. « Il avait retrouvé deux défenses complètes de mammouth, dont l’une gravée de chevrons et croisillons ! » Des découvertes inouïes... mais ces objets sont perdus ou éparpillés dans les musées. À quoi bon chercher encore, et où ? Dans l’éboulis, en face de la grotte ! Là où l’abbé rejetait ce qui ne l’intéressait pas, selon les critères de l’époque. Après les premiers sondages en 1999, les recherches sont approfondies en 2007, sur une surface de 300m2. Les archéologues mettent de l’ordre dans ce fatras... et les indices émergent.

Rhinocéros laineux, renard polaire

Pour chaque époque, les os apportent une foule d’informations. « Ils ont souvent été fragmentés à l’état frais, pour récupérer la moelle, un aliment extraordinaire. Les os sont aussi utilisés pour l’outillage ou servent de combustible. » Suivant le climat, les hommes d’ici ont connu le cheval, le renne, mais aussi le mammouth, également attesté par des fragments de molaires, le rhinocéros laineux, l’ours brun, le loup et le renard polaire. Cette faune froide est complétée par des espèces de milieu tempéré (sanglier, chevreuil, chat sauvage, lièvre), vivant dans la vallée, cette “zone refuge” où il faisait plus doux.

Le néolithique (vers 4000 ans) se devine à travers une pointe de flèche ou un fragment de hache polie. Les cultures du paléolithique supérieur (40000 à 10000 ans) sont présentes, notamment par des “feuilles de laurier”, cette pierre taillée caractéristique du solutréen (20000 ans). L’homme de Neandertal (150000 ans) a, lui aussi, laissé son outillage et des restes osseux consommés (mammouth, cerf, aurochs).

Deux molaires humaines

Mais l’histoire de la grotte remonte beaucoup plus loin... à plus de 500000 ans, comme l’atteste un morceau de canine de tigre à dents de sabre, trouvé en 2002 ! La grotte était-elle alors un simple repaire de carnivores ? « Sauf qu’en 2008, deux molaires humaines ont été découvertes, ajoute Stéphan Hinguant, l’œil brillant. Leur robustesse, la couleur et l’aspect général évoquent des restes humains très anciens. Pouvons-nous les attribuer à un anté-Néandertalien ? Deux paléoanthropologues y travaillent. » Elles sont notamment comparées avec une mandibule de l’homme de Tautavel (450 000 ans). « Mais il y a des guillemets. Il s’agit pour l’instant de vestiges, issus de déblais de fouilles du 19e siècle, pas de données retrouvées in situ. »

Un bouquetin gravé

Voisine de la grotte de la Chèvre, la grotte Rochefort (salle de 120m2 au bout d’un couloir de 40m) se révèle aussi riche en vestiges, notamment du solutréen (20 000 ans). « Tout est prélevé depuis 2002. Beaucoup de choses sont inédites, par exemple la taille sur du grès, avec la même qualité que du silex. » Des fragments d’os (bouquetin, renne, cheval, mammouth) et des restes de poisson ont été trouvés, mais aussi des végétaux carbonisés (genévrier, pin, bouleau), utiles pour la datation. Des petits rongeurs ont aussi été extraits des sédiments argileux : « Un collègue micropaléontologue étudie leurs dents pour déterminer les espèces et en déduire le climat associé. » Déjà identifié, le lemming à collier... qui vit aujourd’hui dans le Grand Nord.

L’empreinte artistique

Mais l’homme a aussi laissé son empreinte “artistique” : des galets de cristal de roche, dont l’un rainuré, appartenaient peut-être à un pendentif ; des canines de renard et des coquillages perforés. Et surtout, 300 fragments de plaquettes gravées, dont il faut refaire les puzzles ! L’une d’elles représente un bouquetin. « Cet animal de montagne est exceptionnel au nord de la Loire. Au plus fort du froid, il a dû descendre dans la plaine, il y a 19 500 ans. »

Enregistrements en 3D, prélèvements de sédiments et analyses des sols à l’appui, les chercheurs font le plan de répartition des vestiges : où était le feu ? Où étaient posées les lampes à graisse ? Dans les deux grottes, des extensions des zones de fouilles sont envisagées en 2011. À la grotte de la Chèvre, il faudra étudier le replat devant le porche d’entrée, puis la cavité elle-même. Un rapport de synthèse est prévu en 2010, mais l’histoire commence à peine.

Chercheurs, touristes et chauves-souris

Visites commentées, ateliers pédagogiques : les chercheurs ne sont pas seuls dans la vallée !

« Nous cogitons sur un aménagement de la grotte Rochefort, pour poursuivre la fouille et les visites du public », explique Stéphan Hinguant. Peut-être avec une passerelle ou un escalier suspendus, en surplomb de la zone. »

À Margot, les différents acteurs(2) réfléchissent sur la protection et la mise en valeur des décors. Dans la grotte Mayenne-Sciences, fermée au public et où des chercheurs de l’IGN(3) numérisent les parois en 3D, Romain Pigeaud espère que ces données serviront aussi pour un musée virtuel.

Les deux chercheurs n’imaginent d’ailleurs pas l’archéologie, sans ces valorisations pour le public. Le Conseil général de Mayenne, qui soutient leurs recherches, vient juste de lancer une mission d’étude pour une “maison de site” (patrimoines préhistorique et naturel) avec les acteurs locaux. En attendant d’en savoir plus, à l’été 2010, Margot et Rochefort rouvrent le 15 mars... Après l’hiver, pour ne pas déranger d’autres visiteurs : les chauves-souris.

Renseignements : 
www.grottes-de-saulges.com

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Nicolas Guillas

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