Pêcher, mais à quel prix ?

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janvier 2010
Les moyens humains déployés deviennent excessifs par rapport au potentiel de pêche. La rente halieutique baisse.
© AFP - Marcel Mochet

À Brest, des économistes évaluent le prix à payer pour utiliser la biodiversité marine et ce qu’elle nous rapporte.

Chaque jour, la biodiversité verse une rente à l’humanité. Cette rente, c’est la valeur tirée de l’exploitation des ressources naturelles rares. La notion existe aussi bien pour le pétrole que pour la biodiversité marine, à la différence près que, dans ce dernier cas, l’apport est renouvelable – mais non inépuisable –, ce qui ne simplifie pas les calculs. Au laboratoire Amure(1), à Brest, les économistes de l’Ifremer et de l’université s’intéressent de près aux ressources exploitées par la pêche. « La rente halieutique est apportée, en grande partie, par la pêche professionnelle, explique Olivier Guyader. Pour l’évaluer, nous prenons en compte la valeur débarquée et les différents coûts : le capital investi, les salaires... Ensuite, nous calculons la différence entre ce que cette somme rapporte grâce à la pêche, et ce qu’elle aurait rapporté si elle avait été investie différemment dans l’économie. C’est un gain qui vient s’ajouter aux profits bruts en quelque sorte. »

La rente halieutique a baissé au cours des vingt dernières années. « Cela traduit à la fois l’érosion des stocks du fait de la surexploitation, mais aussi les quantités excessives de moyens humains déployés pour pêcher un potentiel naturel limité. »

Reconquérir la biodiversité

L’un des objectifs consiste donc à améliorer l’utilisation de ce potentiel halieutique, « mettre en place des modes de gouvernance permettant de reconquérir la biodiversité des écosystèmes, tout en limitant la “course au poisson”. » Aires marines protégées, quotas de captures... différentes solutions peuvent être envisagées, qui doivent être discutées par tous les acteurs concernés. Dans ce sens, un groupe de travail en bioéconomie(2), qui rassemble économistes de l’Amure, scientifiques, pêcheurs et décideurs, se met en place. Pour les usages non marchands, il est plus difficile de faire entrer la biodiversité dans la sphère économique. Il faut faire appel à des techniques indirectes. « Pour la pêche récréative, il est possible d’évaluer la valeur de la biodiversité à partir des coûts de transport, explique Harold Levrel, lui aussi au laboratoire Amure. La distance parcourue, en voiture et en bateau, représente une partie de ce que le pêcheur est prêt à payer pour bénéficier de la biodiversité halieutique d’un lieu. »

Combien pour ce paysage ?

Côté paysage, les prix calculés sont dits “hédonistes”. « La valeur d’un paysage peut être évaluée comme la différence de prix entre deux maisons semblables, dont l’une bénéficie d’une vue sur la nature. » Sur ces aspects, les recherches n’en sont encore qu’à leurs débuts. « Le plus important aujourd’hui est d’améliorer les informations concernant les usages de la biodiversité. Il n’existe pas, en France, de système d’informations standardisé sur les usages non marchands de la nature, rappelle Harold Levrel, comme il en existe pour l’emploi, la croissance. Les seules données publiées sont celles de la Commission des comptes et de l’économie de l’environnement, qui fait chaque année le point sur les dépenses engagées pour la protection de l’environnement. »

Pollueur-payeur

Depuis avril 2009, l’application de la loi sur la responsabilité environnementale (votée en 2008) permet aussi de mettre un prix sur les dégradations infligées à la biodiversité. C’est le principe du pollueur-payeur : tout dommage doit être suivi d’un programme de restauration des écosystèmes dégradés. Il s’agit maintenant de savoir évaluer le coût en argent sonnant et trébuchant d’une pollution. Pour l’heure, aucun exemple concret n’existe, d’autant plus que les pollutions par hydrocarbures ne sont pas concernées par le texte. Mais les juristes, les écologues et les économistes travaillent déjà à mettre au point des grilles d’évaluation. Là, pointe peut-être l’une des limites éthiques du système car « si l’on donne un prix à la biodiversité, cela signifie qu’on peut la consommer donc continuer à la détruire. »

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Céline Duguey

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