Un poisson doublement observé

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janvier 2010
Lors des missions Pelgas, les scientifiques recueillent les anchois pêchés par les professionnels qui les accompagnent, pour évaluer, entre autres, l’ampleur des bancs et l’âge des poissons qui les composent.
© Ifremer

À bord de la Thalassa, scientifiques et pêcheurs partagent leur expérience pour surveiller les populations d’anchois.

Le 1er mars dernier, la pêche à l’anchois était de nouveau autorisée, après cinq ans d’interdiction. Les stocks avaient considérablement baissé depuis 2003, faute de survie de poissons d’un an. Depuis 2000, une équipe de l’Ifremer de Brest, en collaboration avec des scientifiques de La Rochelle, organise chaque printemps une campagne Pelgas de suivi des petits poissons : sardines, chinchards, maquereaux et anchois. Pour comprendre comment la qualité de l’eau, les prédateurs, ou le climat peuvent modifier les pontes et les stocks.

Avec tout l’équipement

Pour la dernière campagne, du 25 avril au 5 juin dernier, 23 personnes ont embarqué à bord du navire océanographique la Thalassa, avec tout l’équipement nécessaire à l’analyse de l’eau, des œufs, au recensement des populations. Parmi l’équipage, trois observateurs du centre de recherche sur les mammifères marins étaient chargés des observations visuelles (lire encadré ci-dessous).

Des regards complémentaires

Mais le véritable atout, mis en place depuis 2007, ce sont les deux bateaux de pêcheurs professionnels qui les accompagnent tout au long de la mission. « Les pêcheurs sont en mer toute l’année, explique Jacques Massé, responsable du programme Pelgas, ils connaissent mieux les poissons que nous. Sans le savoir, ce sont de véritables ordinateurs. Ils savent à quelle époque ils vont trouver tel poisson, dans quelle zone, suivant le temps... »

Côté pêcheurs, le discours est ressemblant. « Nous apportons notre connaissance de la détection, témoigne Ludovic Le Roux, président du comité anchois-sardine, nos sondeurs sont différents. Nous effectuons une bonne partie des pêches, nous aidons à identifier les bancs de poissons et nous pouvons nous éloigner un peu de la trajectoire définie que doit impérativement suivre la Thalassa, pour voir autre chose. » Le scientifique, lui, suit un protocole précis, et prospecte même dans des zones peu intéressantes économiquement, car le poisson y est moins abondant. Biologistes et pêcheurs observent, s’observent et apprennent.

Éviter les fermetures

Depuis 2009, la collaboration s’est renforcée avec la mise en place de campagnes “sentinelles”. Cette fois, c’est le scientifique qui embarque dans un navire de pêche. Pendant une semaine, cinq fois par an, l’équipage original sillonne ainsi deux zones, au sud de la Bretagne et au large de la Gironde. Le dispositif est moins complexe qu’avec un navire océanographique. « Le biologiste embarque juste un sondeur ultraprécis. Et les pêcheurs y vont d’après leur expérience, comme lorsqu’ils pêchent pour eux. » Les volontaires, recrutés et indemnisés par le comité national des pêches – les pêches ne sont jamais vendues – , ne manquent pas. « Avec notre collaboration, les scientifiques auront plus de données, et nous pourrons gérer plus finement la pêche, pour éviter de nouvelles fermetures sur plusieurs années. » Morale de l’histoire : rien ne sert de s’observer en chien de faïence...

Œil de lynx et patience de Sioux

Du haut du pont supérieur, à 14 mètres au-dessus de la mer, ils scrutent l’océan. Dauphins, baleines, goélands... Ils repèrent tout, puis notent scrupuleusement dans un carnet : heure, nombre d’individus, distance au bateau évaluée, direction. Les observateurs du centre de recherche sur les mammifères marins de l’Université de La Rochelle, embarqués à bord de la Thalassa lors de la campagne Pelgas pour repérer les prédateurs des poissons, ont un œil de lynx et une patience de Sioux ! « Nous sommes toujours deux sur le pont, explique Ghislain Dorémus, chacun balaie du regard les 90° de son côté. Pendant ce temps un troisième collègue se repose, puis nous tournons. » Un travail physique bien que “statique”. « Il faut tenir la mer, pouvoir rester attentif deux heures durant, du lever du jour jusqu’au coucher du soleil, même lorsqu’il fait froid ! » L’autre condition sine qua non, c’est une bonne connaissance des espèces qui croisent dans le secteur d’observation. « Dans l’Atlantique, nous voyons régulièrement une quinzaine d’oiseaux et six ou sept mammifères différents. Pour les différencier, nous prenons les jumelles. Il y a des marques à connaître. Par exemple, le dauphin commun s’identifie à la couleur de son flanc ! » Toutes les données visuelles sont ensuite entrées dans une base de données, là encore selon un protocole bien défini... et parfois, des surprises de taille sont au rendez-vous « Cette année nous avons vu trois cachalots et une orque, ça n’arrive pas tous les ans ! »

Contact : Ghislain Dorémus
Tél. 05 46 44 99 10

gdoremus@univ-lr.fr

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Céline Duguey

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