Un laboratoire à ciel ouvert

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septembre 2011
© Vincent Nédelec
Les pâturages destinés aux exploitations bovines et les champs de soja ont découpé la forêt, avant considérée comme un espace disponible.

Développement durable, climat, environnement, les géographes observent la métamorphose de la forêt amazonienne.

C’est un laboratoire à ciel ouvert, un véritable paradis pour géographes. « Ici, tout se construit avec une rapidité stupéfiante, confie Vincent Nédelec, chercheur du laboratoire Costel(1) à l’Université Rennes 2. Pendant les quarante dernières années, des villages puis de véritables villes modernes ont émergé, avec leurs infrastructures routières, le téléphone portable, Internet..., un processus qui a pris plus de 2 000 ans chez nous ! En géographes, nous essayons de comprendre l’organisation de ce territoire. » Ce territoire, c’est au coeur de la forêt amazonienne, au Brésil, au milieu des insectes, des arbres tropicaux et des champs de soja.

La forêt est un espace disponible

Symbole de la déforestation (l’équivalent de la Bretagne rasé chaque année entre 2001 et 2004, selon les estimations de l’Agence d’études spatiales brésiliennes), l’Amazonie s’est métamorphosée sous l’impulsion d’une croissance économique coordonnée par les politiques publiques pour répondre à l’explosion des exportations de soja, de coton et de viandes bovines. Mais aussi pour tenter d’endiguer des conflits sociaux : pour faire face à la demande des paysans sans terre, défricher la forêt semblait une solution plus simple que la redistribution de celle déjà exploitée. « Pour beaucoup de décideurs, la forêt est considérée comme un territoire neutre, sans histoire économique, car ils ne prennent pas en compte le passé des autochtones. La forêt est un espace disponible, il faut l’utiliser, la mettre en valeur. » D’ailleurs les paysans rencontrés lors de leurs différentes missions l’affirment. Avant eux, il n’y avait rien !

Travailler localement

Depuis quelques années, le rythme effréné des coupes s’est calmé (on est passé de 27 775 km2 en 2003-2004 à 6 451 km2 en 2009-2010). Des politiques plus répressives, une prise de conscience et la crise économique ont permis de freiner cette évolution, dont les premiers effets se font sentir. « Un des aspects de nos recherches concerne l’influence de cette dynamique spatiale sur le climat, explique Vincent Dubreuil, climatologue dans le même laboratoire, notamment grâce à un réseau de capteurs installés sur le terrain, dont nous relevons les données régulièrement. » Un travail à l’échelle locale et régionale, qui complète les résultats obtenus grâce aux modèles globaux déployés à grande échelle. L’augmentation des températures est sensible et lors d’une étude récente, en cours de publication, les chercheurs ont observé « un effet sur les précipitations, plus dispersées dans l’espace et dans le temps. Mais nous manquons de données antérieures au défrichement. »

 

En plein coeur de l'Amazonie, la ville d'Alta Floresta est née en 1976. Elle abrite 55 000 habitants, dont 65% d'urbains. © Vincent Nédélec

L’Amazonie est emblématique

Comme en écho à ces phénomènes, la forêt amazonienne s’est transformée en terre d’expérimentation du développement durable. Les projets y poussent comme des plantes tropicales : de l’écotourisme au regroupement de petits propriétaires bio, voire des producteurs de soja, qui reboisent les bords des cours d’eau et changent leurs pratiques. Sans oublier le paiement pour service environnemental, où une organisation, privée ou nationale, rémunère un salarié pour qu’il maintienne la biodiversité.

« L’Amazonie est emblématique, ajoute Vincent Nédelec. C’est l’une des premières zones où des associations se sont lancées dans des projets de développement durable. Nous avons cherché à comprendre pourquoi certains fonctionnent mieux que d’autres. »

L’effet leader

Les géographes ont observé le devenir de quinze initiatives. « Il y a beaucoup d’échecs par manque de suivi. Par exemple sur des projets très liés à une personne difficile à remplacer. Il faudrait que toute la communauté se sente investie sur le projet. » De façon générale, les meilleurs projets sont ceux qui naissent sur place, élaborés par les agriculteurs locaux et qui bénéficient d’une aide extérieure. Ces analyses ont été restituées sur place en détail, pour être réutilisées lors des demandes de financement, par exemple. Elles ont également fait l’objet d’un livre, publié en 2010(2). Depuis, les chercheurs poursuivent leurs missions sur place, pour déchiffrer, un peu plus, les liens complexes entre l’homme et la forêt.

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CÉLINE DUGUEY

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