La chauve-souris au cri différent

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mars 2012
Avec 15 à 18 cm d'envergure et un corps de 3 cm de long, la chauve-souris bourdon est le plus petit mammifère du monde.
© Sébastien Puechmaille

En Asie, les différences de cris au sein d’une population de chauves-souris pourraient mener à la formation de nouvelles espèces.

Elle pèse deux grammes, à peine le poids d’une pièce d’un centime ! Et son corps ne dépasse pas les trois centimètres. Pas étonnant que la chauve-souris bourdon, plus petit mammifère au monde, ait mis du temps à être repérée ! Découverte en 1974, cette cousine asiatique de nos chiroptères bretons est encore peu connue, et, donc, intrigue les chercheurs. Sébastien Puechmaille, ancien étudiant à la Station biologique de Paimpont, est l’un d’eux. Pour sa thèse, il est parti les traquer le long de la frontière entre Thaïlande et Birmanie. En enregistrant leurs cris avec un détecteur d’ultrasons, il a montré que la zone n’abritait pas une, mais deux espèces de chauves-souris bourdon ! Et surtout, il a ramené des éléments permettant de mieux comprendre comment les populations divergent les unes des autres pour donner naissance à des espèces différentes.

L’apparition d’une espèce

Éric Petit, généticien des populations et spécialiste des chauves-souris à la station biologique bretonne, a encadré l’étudiant et participé à ses travaux, publiés en décembre dernier dans la revue Nature Communications. « Chez les chauves-souris, l’écholocation par ultrasons sert non seulement à l’orientation et à la chasse, mais aussi à se repérer entre espèces et à choisir un partenaire sexuel. C’est l’analyse de ces cris, avec l’appui de la génétique, qui nous a permis de confirmer qu’il existe bien deux espèces, l’une en Birmanie, l’autre au nord-ouest de la Thaïlande, dans des grottes réparties le long d’une bande de 150km de long environ. »

Mais la surprise est venue de l’intérieur de cette bande thaïlandaise. Dans toute cette zone, les chauves-souris poussent les mêmes cris sauf... à l’extrémité sud, où la fréquence augmente. Pour autant, les espèces ne sont pas - encore - distinctes, les échanges de gènes persistent entre les deux ! « Nous sommes dans la dynamique même de l’apparition d’espèce. C’est extrêmement rare ! » La plupart du temps, le constat d’une spéciation se fait une fois les deux espèces formées.

L’œuf ou la poule ?

Les scientifiques ont sauté sur l’occasion pour démasquer les mécanismes en jeu dans cette spéciation. « Le problème posé était un peu celui de l’œuf et de la poule : est-ce la divergence de cris qui diminue les échanges de gènes entre les populations, ou au contraire, les faibles échanges de gènes qui ont permis l’apparition de fréquences de cris différentes ? » En fait, les deux s’entremêlent. L’étude a montré que le contexte géographique impose des flux de gènes très restreints. Les populations sont assez éloignées les unes des autres alors que les capacités de dispersion des chauves-souris bourdon sont d’environ deux kilomètres seulement. « Dans ces conditions, la différence de cris vient renforcer le processus de séparation entre des populations déjà éloignées génétiquement, ce qui peut conduire à la spéciation. » Quant à l’origine de ces cris plus aigus, l’hypothèse formulée pour l’instant est que les individus du sud de l’aire de répartition thaïlandaise ont changé leur fréquence pour se démarquer d’une autre espèce, établie elle aussi dans cette région. Pour confirmer leurs hypothèses en pratique, les chercheurs devront être patients car « il faudrait revenir dans cent générations de chauves-souris, presque cent générations d’hommes, pour voir comment a évolué la situation ! » Faites passer le message à vos petits-enfants !

 

Céline Duguey

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