Des envahisseurs menacent l’Antarctique

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avril 2012
Aux Kerguelen, des îles subantarctiques, les plantes invasives ont déjà recouvert une grande partie du sol.
© Marc Lebouvier

Une étude vient de paraître sur les dangers que représentent les plantes invasives amenées par les visiteurs sur le sixième continent.

Le continent blanc serait-il menacé par des envahisseurs verts ? L’Antarctique, recouvert de glace et consacré à la paix et à la science depuis un traité signé en 1961, est en effet exposé aux assauts de plantes invasives, importées par ses visiteurs. Et la menace augmente avec les effets du réchauffement climatique. C’est ce qu’a montré un collectif de chercheurs internationaux, dans une étude parue en mars dernier(1).

36 000 touristes

Venues de sept pays différents et souvent déjà rompues à cette problématique dans les îles subantarctiques, les équipes de recherche se sont lancées dans un inventaire des graines que les visiteurs, les scientifiques mais aussi les touristes, importent sans le savoir, sous leurs chaussures ou dans leurs poches, lorsqu’ils débarquent. Pas une mince affaire, car l’Antarctique attire de plus en plus de monde. Outre les quelque 7 000 scientifiques, plus de 36 000 touristes ont été recensés au cours de la saison 2010-2011, et presque autant de personnel naviguant ! « Ils arrivent sur la péninsule Antarctique, à l’extrémité ouest du continent, explique Marc Lebouvier, écologue du CNRS à la Station biologique de Paimpont et cosignataire de l’étude. C’est une zone où les terres sont partiellement déglacées. » Des terres mises à nu, où les graines importées pourront s’installer plus facilement.

« L’Antarctique abrite peu de plantes à fleurs natives mais essentiellement des mousses et des lichens. Une seule espèce étrangère a été recensée, en 1985, près d’une base scientifique, et elle s’étend désormais rapidement. Si d’autres plantes s’installent, elles peuvent vite couvrir le sol et perturber tout l’écosystème ! » (Lire ci-dessous).

Au total, les scientifiques ont pris part à cinquante-cinq voyages, en bateau ou en avion, pendant l’Année polaire internationale, en 2007 et 2008. « Pendant les traversées, nous avons fait des prélèvements sur 853 personnes volontaires, détaille Marc Lebouvier, sur les semelles des chaussures, les bâtons de marche et dans le fond des sacs à dos, les poches de manteaux, sur les bonnets, les écharpes et les pantalons, grâce à de petits aspirateurs. Nous avons également fait remplir à 5 600 passagers un questionnaire anonyme très complet, dans lequel nous leur demandions notamment s’ils s’étaient rendus dans des zones froides au cours des douze derniers mois, par exemple, en montagne. » Avec -10°C en moyenne sur les côtes et -60° dans les terres, seules les espèces “aguerries » peuvent trouver le climat à leur goût. Même si le réchauffement actuel change la donne. Particulièrement exposé - les températures ont augmenté de 2 à 5°C au cours des cinquante dernières années sur la côte ouest de la péninsule -, le continent voit déjà les changements poindre. « Pendant l’été austral, c’est près de 2% de la surface qui est totalement déglacée. » 250 000 km² !

9,5 graines par personne

Envoyés dans plusieurs laboratoires, les échantillons des 853 volontaires à l’inspection ont été analysés minutieusement. « Globalement 60% des visiteurs ne portaient aucune graine. Souvent car leur matériel avait été acheté spécialement pour l’occasion ! Mais nous sommes montés jusqu’à 300 graines de 22 espèces différentes sur une seule personne ! La moyenne se situait à 9,5 graines par personne. Et les plus gros porteurs se trouvaient parmi les scientifiques, les logisticiens et les guides touristiques, trois catégories qui se déplacent beaucoup sur le terrain. » Le plus intéressant, mais aussi le plus inquiétant, est que 45 à 60% des graines retrouvées venaient d’autres zones au climat froid. Le risque d’implantation est donc bien réel. « Toutes nos observations ont donné naissance à des recommandations, transmises au Comité pour la protection de l’environnement en Antarctique. Cette question est devenue prioritaire. » Des mesures de plus en plus strictes sont d’ailleurs mises en place pour prévenir ces introductions. Et préserver cette terre de science.

 

LES PLANTES INVASIVES MENACENT LA BIODIVERSITE MONDIALE

Après la destruction des habitats naturels, les espèces invasives représentent la deuxième plus forte menace sur la biodiversité, à l’échelle mondiale. À l’instar des frelons asiatiques qui font leur apparition depuis peu en Bretagne, certaines espèces « nouvelles arrivantes » peuvent représenter un véritable danger, voire anéantir les populations natives qu’elles concurrencent, et bouleverser le fonctionnement de tout l’écosystème. Sur les îles Kerguelen et Crozet, les biologistes de l’Université de Rennes1 travaillent depuis 1974 sur le sujet. « Il y a aujourd’hui 70 plantes introduites. Il n’y en avait qu’une dizaine au début du 20e siècle. L’accélération est arrivée avec l’implantation des bases scientifiques et l’intensification des transports de personnels et de fret. » Un constat qui peut s’appliquer à l’ensemble de la planète.

 

Céline Duguey

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