L’appel du sauvage

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juin 2012
© JUPITERIMAGES

On le pensait has been, prohibé par les nouvelles mœurs écologiques. Que nenni, le sauvage est plus que jamais tendance.

“L’appel du sauvage” se fait entendre. Fortement. C’est ce que met en lumière Sergio Dalla Bernardina, professeur d’ethnologie à l’Université de Bretagne Occidentale, dans un ouvrage paru en mars dernier(1). L’ethnologue brestois, qui s’intéresse depuis des années au rapport à la nature, a été interpellé par « la contradiction entre le discours officiel de changement de perspectives environnementales et les pratiques qui sautent aux yeux. »

Le sauvage est à la mode ! « Un article du journal Le Monde qui vante la noblesse de la chasse, c’était impensable il y a quelques années, souligne l’ethnologue. Tout comme les trophées de chasse dans les intérieurs tendance que l’on voit partout dans les magazines de décoration. » Ainsi, la perception et la pratique de la nature sauvage ont évolué ces dernières années et contre toute attente. « Malgré les discours sur l’écologisation de la nature, des pratiques comme la prédation, mises au ban, que l’on croyait vouées à disparaître, reviennent à la mode. »

Les nouveaux Robinson

Effet de mode, apprentissage des espèces végétales sauvages pour la médecine ou la cuisine, recherche d’identité territoriale, transmission de culture, nouvelle sensibilité à la nature... les raisons de ce comportement sont diverses. Les nouveaux ou pseudo-ruraux renouent avec les traditions, quitte à les aménager pour les concilier avec leur sensibilité écologique : la pêche devient sportive et le poisson relâché vivant, par exemple.

Mais, comme dans les bois, il arrive que l’on s’égare en chemin. La quête de nature et d’authenticité peut perdre toute mesure. Du goût pour le sauvage on le devient littéralement. Sergio Dalla Bernardina rapporte qu’en Italie, « la frénésie qui entoure la cueillette de champignons a engendré, en 2010, une véritable hécatombe : quarante-trois personnes ont trouvé la mort, par des chutes accidentelles ou terrassées par un malaise cardiaque, dans l’exercice de ce loisir champêtre apparemment inoffensif. »

S’accaparer les ressources

Les cueillettes illustrent d’ailleurs les contradictions de l’homme face au sauvage. Initialement, elles servaient à se nourrir ou à se faire un peu d’argent en les vendant à des restaurateurs. Aujourd’hui la pratique s’intensifie et l’homme cueille pour... cueillir, « parce que la cueillette est devenue un loisir branché ou poussé par le désir de s’accaparer, pour lui tout seul, des ressources spontanées de plus en plus rares et prisées. » La pratique est certes naturelle mais pas écologique au sens où elle ne préserve pas la ressource.

L’homme moderne n’est pas à une contradiction près. Il souhaite réintroduire le sauvage et, en même temps, domestiquer la nature : il libère des ours dans la forêt « tout en déversant dans les rivières des poissons d’élevage qu’il persiste à qualifier de sauvages. » Après avoir dressé un état des lieux de pratiques de cueillette, de chasse et de pêche en compilant une douzaine d’études réalisées sur le terrain par des ethnologues, sociologues, anthropologue, géographe... Sergio Dalla Bernardina en arrive à la conclusion que les contradictions devraient à terme se lisser. Il fait avec nous le pari que dans dix ans, sous le signe de l’amour de la nature sauvage, être chasseur et écolo ne sera plus incompatible.

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Michèle Le Goff

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