Ces espèces qui vivent entre terre et mer

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juin 2012
Ce petit poisson guette activement la sortie des Haploops de leur tube, parmi lesquels il vit.
© Xavier Caisey - Ifremer

Sur les fonds marins côtiers bretons, certains animaux et végétaux constituent des habitats idéaux pour une population variée.

« Jolie algue, avec vue sur sable, dans zone calme, repas compris”. Les petites annonces n’ont pas encore cours sous l’océan, et les fonds marins n’ont pas vraiment la même allure que nos villes. Pourtant, certaines espèces constituent un véritable “parc d’habitation” pour d’autres. Et dans les eaux bretonnes, la crise du logement ne semble pas à l’ordre du jour ! De grands bancs ont été découverts et sont suivis régulièrement par les scientifiques, notamment dans le cadre du réseau benthique (Rebent).

Adossés à la côte ou regroupés autour de “gros cailloux” comme Belle-Île ou les Glénan, qui les mettent à l’abri des courants, se sont construits les étages des bancs de maërl bretons, les plus grands d’Europe. Cette algue corallinacée vit librement sur le fond, la zone subtidale, qui s’étend depuis la ligne de plus basses marées, jusqu’à trente mètres de profondeur. Elle emmagasine du calcaire et des pigments dans ses cellules et laisse, une fois morte, des enchevêtrements de branches rigides et roses. « Aux Glénan, ils peuvent atteindre seize mètres de hauteur d’accumulation», explique Jacques Grall, responsable séries “Faune-Flore” de l’observatoire du domaine côtier de l’IUEM. Connaissant la très lente croissance de ces algues - environ 300 micromètres(1) par an - les scientifiques ont pu déterminer qu’elles sont arrivées par ici il y a au moins 8000 ans ! Et une étude génétique, menée avec des collègues galiciens, a montré qu’il n’y avait pas trois espèces dans la région, comme recensé jusqu’alors, mais cinq, « dont une serait endémique. »

Le maërl repéré par Pline l’Ancien...

Dans ces grands ensembles d’algues pétrifiées, toutes sortes d’animaux jouent à cache-cache avec leurs prédateurs : mollusques, crustacés, éponges, anémones. « C’est l’habitat subtidal le plus riche en espèces, il regroupe des individus propres aux fonds rocheux et d’autres aux fonds meubles. » Le maërl constitue une autre richesse, qui l’a menacé malgré lui. Grâce au calcaire qu’il contient, il produit un fertilisant efficace pour les cultures. « Déjà au 1er siècle, Pline l’Ancien, de passage dans la région, mentionnait l’utilisation d’un sable particulier comme amendement. » Aujourd’hui encore, ces qualités fertilisantes motivent son extraction en grande quantité. Le banc des Glénan en a fait les frais. « En 100 ans, cela a quasiment tué le banc, relate Jacques Grall, et l’impact sur la biodiversité s’est ressenti jusqu’à trois kilomètres autour de la zone. Certaines espèces ont complètement disparu. » Désormais l’extraction est interdite dans cette zone et va l’être en baie de Saint-Brieuc. Lors de leurs relevés dans le cadre du Rebent, les scientifiques ont pu noter une recolonisation, par les frontières extérieures du banc d’origine.

Vers les espaces ensablés, plus près des plages, ce sont des nurseries qui se sont installées. Les fines feuilles vertes des herbiers de zostères accueillent les juvéniles de divers poissons, notamment les bars ou les lieus. Ces plantes herbacées, ancrées dans le sol sédimentaire, font également office de zone de ponte. « Les poissons plats, par contre, comme les solettes, les turbots ou les barbues, n’aiment pas trop cet environnement, précise le biologiste, et préfèrent le sable fin qui se découvre lors des marées. » En bons indicateurs de la santé du milieu, ces deux environnements font l’objet, comme le maërl, d’un suivi annuel, avec carottages et prélèvements. Les derniers résultats sont encourageants. « Les herbiers sont présents partout en Europe, décrit Jacques Grall, mais, sans qu’on puisse l’expliquer, leur concentration avait baissé depuis les années 20 où ils pouvaient couvrir toute la zone basse de l’estran. Depuis quelques années, ils reviennent quasiment partout en Bretagne, ce qui est plutôt bon signe pour toutes les espèces qui s’y abritent. »

Sur les abords de cratères...

En s’éloignant des plages pour rejoindre les quartiers sud, dans la baie de Vilaine et celle de Concarneau, c’est une concentration de constructions surprenantes qui apparaît. Sur les abords de cratères qui peuvent atteindre 20m de diamètre et 2m de profondeur, les pockmarks sont érigés de milliers de petits tubes de vase et de mucus, de trois à quatre centimètres de haut. Ce sont les logements des Haploops, une espèce de puce de mer qui se plaît particulièrement dans la région : ces deux zones ultradenses couvrent respectivement 7000 et 3000 hectares ! « Des chiffres en deçà de la réalité », assure Stanislas Dubois, biologiste dans l’unité Dyneco(2) d’Ifremer Brest, car depuis les dernières estimations, l’intensification du bâti sous-marin fait rage chez ces petits crustacés dits ingénieurs.

Une population multipliée par quatre !

« On estime que la surface colonisée a été multipliée par quatre ces vingt dernières années. » Alors qu’au large de l’Øresund suédois et du Nouveau-Brunswick au Canada, où se trouvent deux autres colonies importantes, les populations déclinent inexorablement. « Le point commun entre ces zones, c’est le méthane contenu sous la couche de sédiment. En empilant des générations de tubes, les Haploops rendent le sédiment plus poreux, jusqu’à ce que le méthane parvienne à le faire exploser sous forme de bulles, donnant naissance aux pockmarks. Par contre, nous ne comprenons pas encore l’attrait des Haploops pour le méthane ! »

Les scientifiques les suivent pourtant de près depuis 2009(3). « Nous avons pu repérer leur cycle de reproduction, tous les deux ans. Mais surtout nous avons inventorié la biodiversité qui leur est associée. » En tout, 274 espèces squattent les sites à Haploops. « Les Haploops semblent avoir peu de prédateurs, quelques poissons comme les tacauds. Ils doivent être très rapides car les puces ne s’aventurent jamais complètement hors de leur tube, sous peine qu’il se rebouche et sont capables de s’y cacher en un millième de seconde ! » On trouve surtout de nombreux polychètes, des petits vers marins, quelques palourdes japonaises, des crustacés... « Et une autre espèce de puce de mer, jusque-là inconnue ! »

Le projet de suivi(4) devait se terminer en fin d’année, mais sera probablement prolongé, pour laisser le temps aux chercheurs de mieux faire connaissance avec les Haploops. « Au départ, nous pensions qu’il y avait deux espèces différentes en Bretagne, l’une venue du nord, l’autre du sud. Des analyses génétiques récentes, conduites avec la Station biologique de Roscoff, nous ont montré qu’il n’y en a qu’une, probablement issue des populations méditerranéennes. Mais nous n’avons pas encore pu prélever d’individus là-bas pour confirmer cette hypothèse. » Si celle-ci se confirme, les populations bretonnes pourraient mieux apprécier le réchauffement des eaux qui se prépare pour les années à venir. « Se posera la question des conséquences de leur expansion sur les espèces alentour, qui n’apprécient pas toutes cette cohabitation. » À quand un débat sous-marin sur la densification de l’habitat ?

Un label bio pour les algues d'Iroise

D’ici à quelques jours, les récoltants d’algues du Parc naturel marin d’Iroise pourront bénéficier d’une labellisation bio. Cette certification, déjà reçue par d’autres confères de la région il y a quelques semaines, s’obtient en respectant trois principes, déterminés par une réglementation européenne et l’Institut national des appellations d’origine : que les champs d’algues soient gérés de façon durable, que les eaux respectent les critères de bonne qualité énoncés par la Directive cadre sur l’eau (lire p.14) et qu’elles bénéficient du même classement que les eaux concernées par la conchyliculture. Pour ce dernier critère, le Parc naturel marin d’Iroise, avec la chambre syndicale des algues, a lancé une procédure inédite de suivi spécifique dans quatre zones : Ouessant, l’archipel de Molène, Sein et la côte entre Porspoder et Plougonvelin. Un premier avis positif, donné par Ifremer le mois dernier, a permis aux récoltants de demander leur certification auprès d’organismes certificateurs, et de rejoindre ainsi leurs concurrents espagnols, argentins ou islandais, déjà labellisés.

Renseignements : 
Manuelle Philippe Tél. 06 63 60 84 34 contact@chambre-syndicale-algues.org

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Céline Duguey

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