Marier science et BD, pari réussi !

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juillet 2012
Philippe Squarzoni sera le 13 septembre à Tours, les 14 at 15 au Mans et le 12 octobre à Angers,pour présenter Saison brune, son dernier livre, sur le changement climatique.
© ÉDITIONS DELCOURT

Retour sur la rencontre entre des chercheurs rennais et un auteur de BD, autour du changement climatique.

Un ovni dans le monde de la BD. C’est ainsi que Bernard Kervarec, gérant de la librairie M’enfin à Rennes, présente Saison brune, le dernier ouvrage de Philippe Squarzoni. Une enquête de près de cinq cents pages sur le changement climatique, qui n’a pas peur d’aborder le sujet par la face scientifique. Avec des collègues, le libraire s’est demandé comment présenter cette curiosité. C’est finalement une rencontre avec les chercheurs de l’Observatoire des sciences de l’Univers de Rennes, où la thématique du changement climatique est très présente, qui a été organisée le 3 mai dernier.

Dessiner du CO2

L’auteur n’est pas un habitué des laboratoires. Ses précédents livres faisaient plus dans la fiction, l’analyse sociétale ou la politique. C’est en préparant le chapitre sur l’environnement de son dernier opus sur le bilan des politiques du gouvernement Raffarin(1), qu’il prend conscience de l’ampleur du sujet. Il se renseigne, explore les écrits de journalistes scientifiques, jusqu’à l’évidence : la question mérite un livre à part entière. Un pari difficile car le thème ne se prête pas facilement à l’exercice. Comment dessiner du CO2 ? Comment représenter l’effet de serre ? Et sur un nombre de pages important, « car la science ne se résume pas en deux pages, analyse l’auteur. Il fallait trouver des solutions graphiques, une logique qui fasse sens. Sur la politique, les faits sociaux, on peut représenter des groupes, des personnes, même utiliser la caricature. Mais là, cela aurait été contraire à la démarche de rigueur scientifique. » Lors de son enquête, qui durera six ans, il contacte et filme des scientifiques, notamment Jean Jouzel et Hervé Le Treut, membres du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). « Ils m’ont apporté une solution malgré eux, en apparaissant face caméra. » Le dessinateur retranscrit fidèlement ces interviews. Il se met en scène et utilise aussi les moyens graphiques de la science, fait entrer les courbes dans ses pages. « Quand vous les voyez qui montent cases après cases, c’est un bon indicateur, ça devient presque un logo. » Des couvertures des livres de référence font leur apparition, un moyen pour l’auteur de citer ses sources sans infester le livre de notes de bas de page.

Les émotions en plus

Presque étonnamment, les scientifiques contactés l’ont très bien accueilli. « Ils étaient désireux de partager les connaissances qu’ils portent depuis plusieurs années. Et surtout, ils avaient naturellement le niveau de discours que j’attendais. Parce qu’il n’était pas facile de savoir où fixer la limite, de savoir quand les notions deviennent trop abstraites. »

« C’est une question que l’on se pose aussi lorsque l’on prépare nos cours ! », reconnaît l’un des chercheurs présent lors de la rencontre. Et l’échange nourri entre scientifiques et auteur traduit le bon accueil réservé au livre. « Sur le sujet, l’érudition de l’auteur est impressionnante, atteste Gérard Gruau, géochimiste dont les travaux prennent en compte l’impact du climat. Il a réussi à retranscrire tout ce qui est dit par le Giec. Mais surtout, c’est très bien illustré. À travers le dessin, en plus des chiffres et des graphiques, il peut faire apparaître des émotions, comme la peur, ce qui est impossible dans les revues scientifiques. Là, on peut s’identifier au personnage, ressentir ses inquiétudes. Il y a aussi une mise en perspective des questions scientifiques et des conséquences politiques. Ça apporte un plus qui interpelle, que l’on soit d’accord ou pas avec son analyse. »

Un pari engagé

« Le livre est effectivement un ovni, car il est engagé, ajoute Didier Néraudeau, paléontologue et féru du 9e art. Habituellement, l’information scientifique relayée par la BD à destination du grand public n’est pas militante. Et surtout, elle paraît chez de petits éditeurs, souvent en lien avec des organismes de recherche, pas chez le plus grand éditeur de BD de France ! » L’ouvrage est donc aussi un pari pour Delcourt, selon Didier Néraudeau, qui s’avoue moins charmé par le graphisme. « Là, c’est le sujet qui est intéressant et parfaitement documenté, mais je ne sais pas si le résultat va séduire les amateurs de BD. Je le considère plus comme un véritable document, un dossier sur le changement climatique. » Pour Philippe Squarzoni, il entre dans une catégorie un peu nouvelle, comme un documentaire BD, dont les codes ne sont pas encore établis. Une chose est sûre, ce livre et l’engouement d’autres auteurs pour la science, mais aussi des organismes de recherche, comme le Muséum national d’histoire naturelle, le Cern(2), ou encore l’association de doctorants Doc en stock, pour la bande dessinée, prouvent une chose : science et BD ne peuvent plus s’ignorer.

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Céline Duguey

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