Bretons d’ici et d’ailleurs

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mai 2013
Yves, Bretons de Paris, tient de bar que son père a ouvert dans le quartier Montparnasse, à Paris.
© Alain Amet - Musée de Bretagne

Une étude sociologique sur l’immigration en Bretagne s’est muée en exposition sur les migrations, au musée de Bretagne.

La Bretagne, une terre de migrations ? Ce n’est pas la première image qui vient à l’esprit. Elle est plutôt perçue comme une terre de voyages et de transits par les ports..., ou au contraire comme une péninsule éloignée et donc épargnée par les mouvements de populations. « Comparés à l’échelle nationale, les chiffres de l’immigration en Bretagne peuvent paraître dérisoires, souligne Anne Morillon, sociologue du collectif Topik(1) à Rennes, car il s’agit d’un phénomène récent et numériquement faible. Mais quand on zoome à l’échelle locale, il devient plus visible. » Comme à Collinée, dans les Côtes-d’Armor, où le directeur de l’abattoir est à l’origine d’un petit flux migratoire. Il a embauché un Malien rencontré à Paris, qui en a amené d’autres. Puis leurs familles sont arrivées. Aujourd’hui, la population malienne ou d’origine malienne de Collinée compte une centaine de personnes, qui représentent 10 % de la population du petit village costarmoricain. On pourrait citer d’autres exemples, comme les Britanniques très présents en centre-Bretagne (lire p. 15).

Rien à l’échelle régionale

L’étude réalisée en 2007(2), par Anne Morillon et ses coauteurs(3), suite à un appel à projets national sur les histoires régionales de l’immigration lancé par l’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances (Acsé), donne justement une vision globale des flux migratoires en Bretagne, du 16e siècle à 2005. Cela n’avait jamais été fait. « De nombreuses monographies et des mémoires d’étudiants avaient été réalisés sur l’immigration en Bretagne, mais il n’existait pas de synthèse, poursuit Anne Morillon. De plus, l’appel à projets de l’Acsé avait vraiment pour but de changer d’échelle : de passer du national au régional. Et nous avons aussi cherché à articuler l’histoire des présences étrangères avec l’histoire du territoire. »

Une des explications à ce manque, avancée par la sociologue, est la difficulté à identifier les sources de données, qui sont disséminées : Il n’existe pas d’endroits uniques dédiés aux informations sur les migrations ! Monographies historiques, mémoires universitaires réalisés par quelques chercheurs qui transmettent ensuite le sujet à leurs étudiants, archives nationales, départementales, voire communales, bibliothèques, cinémathèques, musées..., de nombreux centres de conservation du patrimoine régional ont été explorés par les historiens de l’association Génériques(4) pour l’étude, qui se sont aussi appuyés sur des données des recensements. « Toujours dans l’idée d’en tirer un panorama et pas uniquement des données publiées à un instant.»

Direction Le Havre ou Paris

Partie de l’immigration, l’étude comporte aussi quelques passages sur l’émigration. Car les deux phénomènes sont parfois liés. On pense, par exemple, à la première vague d’émigration née dans les Côtes-d’Armor au début du 19e siècle. En cause : la chute des industries toilières, la surpopulation et la pauvreté. Il n’y avait plus assez de terres à cultiver. Les Bretons sont obligés de partir. Les hommes prennent la direction du Havre, pour trouver du travail sur le chantier naval, tandis que les jeunes femmes se tournent plutôt vers Paris et deviennent nourrices ou bonnes à tout faire. La Bretagne aurait ainsi perdu plus d’un million d’habitants entre 1831 et 1968. Mais au début du 20e siècle, commencent à s’ouvrir des mines, comme celle de Trémuson (dans les Côtes-d’Armor), des forges et des carrières qui ne trouvent pas assez de bras. Une main d’œuvre qualifiée arrive alors d’Italie et de Pologne. Les Italiens ont longtemps été la nationalité la plus représentée avec les Britanniques.

Un livre et une exposition

Juste après la sortie de leur étude, les deux sociologues fondent(5) le collectif Topik en 2009 à Rennes, dont le but est de valoriser les recherches sur les questions de migration, de jeunesse et d’éducation. « Nous avons alors décidé de publier l’étude sous la forme d’un ouvrage illustré et réécrit pour le grand public(6). Et nous avons pris contact avec le musée de Bretagne dans l’idée de créer une exposition », poursuit Anne Morillon. « C’est un sujet que nous envisagions de traiter, commente Françoise Berretrot, conservatrice au musée de Bretagne et commissaire de l’exposition. Nos projets ont rapidement convergé. Nous avons réalisé un très gros travail de collecte qui n’existait pas pour la partie émigration pour arriver à ce résultat : une exposition qui traite des deux flux du 19e à nos jours. » Un choix qui, selon Anne Diaz, l’ethnologue qui a recueilli une partie des témoignages, est très novateur et la rend très proche des gens : « On a tous un aïeul, un cousin, ou un ami dont le parcours va résonner avec le récit d’une des personnes qui témoigne dans l’exposition », souligne-t-elle.

L’exposition présente l’état actuel des connaissances sur le sujet. Elle montre que l’immigration est plus visible aujourd’hui, notamment dans les agglomérations. Comme à Rennes, où, depuis 2008, la présence de la borne Eurodac, destinée à recueillir les empreintes de demandeurs d’asile, draine des flux de personnes en attente. Après avoir été une terre d’émigration, la Bretagne est bien aussi une terre avec une immigration de peuplements. Cela rend-il les Bretons plus accueillants ? L’histoire ne le dit pas. Mais elle continue...

Une exposition sur les migrations

Créée et présentée par le musée de Bretagne, l’exposition Migrations est une vraie mine d’informations. Photos, lettres, objets... mais aussi témoignages oraux et filmés (lire p. 18) vous emmènent aux côtés de migrants : ceux qui ont un jour quitté la Bretagne et ceux qui y arrivent.

Le parcours a été découpé en sept étapes : La chronologie des migrations en Bretagne ; Les raisons du grand départ ; Représentation de l’Autre ; Un accueil sous contrôle, un espace qui reprend volontairement le cadre un peu froid de certaines administrations ; Partir pour travailler, qui fut longtemps la première cause des migrations ; Une vie à (re)vivre qui illustre le fait que, loin de leurs attaches, les gens éprouvent souvent le besoin de se regrouper ; Au fil des générations met en scène les objets que les migrants emportent avec eux.

En sortant, on a l’impression de partir avec un petit morceau de chaque histoire. L’ensemble est vivant, parfois très émouvant et nous montre que, si les problématiques des migrations ont changé au fil du temps, elles font partie de l’humanité.

NB
Renseignements : 
Jusqu’au 1er septembre. Le mardi de 12 h à 21 h ; du mercredi au vendredi de 12 h à 19 h ; samedi et dimanche de 14 h à 19 h. Visites guidées les mercredis, samedis et dimanches à 15 h.

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Nathalie Blanc

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