Parler la “bonne” langue

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mai 2013
Tirez la langue ! C'est le principe de ce mur dans l'exposition Migrations sur les stéréotypes langagiers
© Benoît Evellin

Des sociolinguistes analysent les préjugés et discriminations portés sur les migrants à cause des langues et des accents.

Ce petit accent anglais est tellement charmant. Et que dire de l’italien... on se croirait au soleil... Mais toutes les intonations ne produisent pas le même effet et n’ont pas la même valeur sur le marché des langues. Un accent maghrébin, ou africain, subit encore des stéréotypes négatifs. De même que certains n’imaginent pas un poème déclamé avec l’accent ch’ti. « C’est une discrimination qui n’est pas condamnée dans la loi, explique Thierry Bulot, sociolinguiste à l’Université Rennes 2(1), lorsque le fait de parler différemment vous identifie négativement. C’est pourtant le type de discrimination le plus répandu. » Un autre signe qui ne trompe pas : l’utilisation d’un mot de l’autre pour en faire une expression négative traduit souvent une attitude raciste ou coloniale.

S’adapter au terrain

Ces discriminations linguistiques sont, depuis 2009, l’objet du projet de recherche Stori(2), mené en partenariat avec des associations telles que l’Âge de la tortue(3), la Maison internationale de Rennes(4), Topik, ou encore Rennes Métropole. « Rennes et son agglomération sont en phase de transformation, reprend Thierry Bulot, il y a une forte croissance de la population migrante. L’un des objectifs de notre travail est de créer des outils d’analyse et de prévention, d’éviter l’apparition de tensions. » C’est ce que le chercheur appelle une sociolinguistique urbaine prioritaire, une approche qualitative qui s’adapte à la temporalité du terrain.

Ils maîtrisent déjà plusieurs langues

La ville fait preuve d’une bonne politique d’accueil. Mais les bonnes intentions peuvent parfois produire l’effet inverse. « Par exemple, les enseignants à la retraite qui donnent des cours de français bénévolement. Souvent, ils parlent à leurs “élèves” fort, en articulant et leur expliquent comme à des enfants, sous prétexte - théorie erronée et battue en brèche depuis des années - que tout migrant serait atteint de surdité linguistique. Ce qui est au départ de la bienveillance peut être perçu comme insultant. » Car les migrants arrivent avec un bagage linguistique complexe.

Ils peuvent déjà avoir appris plusieurs langues et le français n’en est qu’une de plus. « Quelqu’un qui parle cinq ou six langues dans son pays peut être rabaissé simplement parce qu’il ne parle pas, ou “mal”, le français ! »

D’ailleurs, faut-il nécessairement parler la langue d’un pays pour y appartenir ? Les Français à l’étranger ne maîtrisent pas tous la langue de leur pays d’adoption. Mais en France c’est un dogme : il faut maîtriser le français avant de pouvoir s’intégrer. « Or, on voit bien dans la pratique que les dynamiques sociales ne fonctionnent pas comme cela, reprend Philippe Blanchet. On apprend sur le terrain, en travaillant. » « Et puis dans notre pays, on s’aperçoit qu’apprendre le français ne suffit pas, puisqu’il persiste des discriminations sur la façon de parler le français », complète Thierry Bulot. L’essentiel est pourtant d’arriver à se comprendre et d’accepter la rencontre de la diversité. Les langues sont le résultat de mélanges, qui se produisent parce que les gens se parlent ! « Voilà un autre dogme à invalider : penser que la sédentarité et l’unité nationale sont la norme, alors que l’humanité a toujours été itinérante et plurielle », note Philippe Blanchet.

Changer les représentations

Le projet doit prendre fin en 2014, avec une publication dans les Cahiers internationaux de sociolinguistique. « Mais l’objectif principal est de faire prendre conscience aux politiques qu’il faut tenir compte de cet aspect des discriminations dans la loi, pour qu’on ne puisse pas refuser un emploi à quelqu’un sous prétexte qu’il ne parle pas le même français, ou qu’il n’a pas le français comme langue maternelle. » Pour cela il faut changer les représentations. « Cela commence auprès de nos étudiants, et dans la société civile, surtout en Bretagne, terre de migration, où l’on perçoit plus qu’ailleurs une bienveillance envers les migrants. » La Bretagne, un laboratoire étonnant « pour que la qualité de vie demeure de par la compréhension des langues.

Les maux des migrants

« J’ai appris le français en travaillant dans les usines » ; « ... C’est comme une amputation de soi-même quand on ne peut pas dialoguer. » Vecteurs de communication incontournables entre les humains, les langues sont traitées comme un sujet à part entière à deux reprises dans l’exposition Migrations.

Un panneau a pour but de démonter les stéréotypes : « Prenez le mot bled : il vient de l’arabe, où il a un sens positif et en français on lui a ajouté une connotation négative », note Philippe Blanchet, le sociolinguiste qui a participé à son élaboration.

Plus loin, dans le quiz, les questions posées, au prime abord très générales et simples, se révèlent plus subtiles qu’il n’y paraît... « Le but était d’aller à l’encontre des idéologies circulant sur les langues pour développer une éducation scientifique », conclut-il.

NB

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Nathalie Blanc

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