Il combat en toute discrétion

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septembre 2013
© DGA MAÎTRISE DE L’INFORMATION
Dans la salle Solange, un cylindre de 58 m de diamètre tapissé de cônes en mousse, les ingénieurs de la DGA testent la discrétion du drone Neuron face aux ondes radars.

À Bruz, les ingénieurs de la DGA mesurent la furtivité du Neuron, un démonstrateur de drone de combat.

Dix mètres de long, plus de douze d’envergure pour un poids dépassant les sept tonnes. Le Neuron, drone de combat actuellement développé dans le cadre d’une collaboration européenne menée par la Direction générale de l’armement(1) (DGA), a des mensurations dignes d’un avion de chasse. Pourtant, à vue de radar, cet aéronef sait se faire discret. « Dans ce programme nous travaillons sur le futur de l’aviation de combat, explique Loïc Astier-Perret, directeur du programme à la DGA, et nous savons que la discrétion y prendra une grande part. »

La signature radar d’une mouette

De février à avril dernier, les ingénieurs du site DGA Maîtrise de l’information de Bruz ont pu mettre à l’épreuve la furtivité de l’engin, mis au point par les partenaires industriels, notamment Thales et Dassault. Ils l’ont fait entrer dans la salle Solange (photo), un dispositif unique en Europe. C’est un immense silo, de 40 m de haut et 58 m de diamètre. Pour y faire pénétrer les avions, il faut ouvrir deux portes grandes comme des courts de tennis. À l’intérieur, les murs sont tapissés de cônes en mousse bleue, conçus pour absorber les ondes. « Neuron a été suspendu à des câbles puis bombardé d’ondes. Et des capteurs ont mesuré ce qu’il renvoyait. » Le tout à de multiples reprises, en changeant l’inclinaison sur le plan horizontal (l’azimut) et vertical (le site) et en testant les différentes longueurs d’ondes usuelles pour les radars. Ces mesures permettent de calculer, en mètres carrés, la surface équivalente radar de l’appareil. « Les radars verront Neuron comme une mouette ! », conclut Loïc Astier- Perret.

Pour atteindre ces résultats, les ingénieurs ont travaillé sur les matériaux et sur la forme de l’aéronef. « Nous avons éliminé tous les éléments extérieurs qui peuvent créer une signature radar comme les sondes anémométriques, qui ont été remplacées par des sondes statiques intégrées à la coque. Un algorithme permet ensuite de recréer les données aérodynamiques, comme celles que fournirait une sonde classique. »

Les secrets de l’invisibilité

La place de l’armement n’a pas non plus été laissée au hasard : tout est à l’intérieur du drone, avec un système de largage spécifique. Un autre point fort vient du principe du drone lui-même : sans pilote embarqué, la verrière pour l’abriter est inutile ; cela simplifie le travail des ingénieurs car cette capsule transparente est un vrai calvaire à faire disparaître des écrans radars.

Le programme Neuron a été lancé officiellement en 2006. « En matière de drone de combat, l’Europe avait pris du retard sur les États-Unis », reconnaît Loïc Astier-Perret. Les drones seront pourtant bien présents dans les combats aériens d’ici à 2030. Car ils présentent des avantages certains. « Déjà, celui de ne plus mettre en jeu la vie du pilote qui reste à terre. Ces engins seraient donc parfaitement adaptés aux missions air-sol, dans les conflits de haute intensité. »

Les ingénieurs se penchent d’ailleurs sur l’automatisme du démonstrateur. « Au sol, le pilote n’a plus de manche entre les mains contrairement aux avions de chasse classiques. Une grande partie des commandes se passent par tablette tactile. Les grandes étapes, comme l’atterrissage ou le décollage, sont automatisées. Mais il faut l’action de l’opérateur pour passer de l’une à l’autre. » Et ce dernier peut reprendre la main, entrer un nouveau cap, une nouvelle vitesse en cours de route. Un peu comme un système de pilote automatique.

Les vols vont reprendre

Toujours en développement, Neuron va reprendre ses vols d’essais en septembre, à Istres, puis en Suède et en Italie. À Bruz, les équipes seront mises à contribution pour analyser les données enregistrées au cours de ces essais. Mais le Neuron n’ira jamais au combat. « Ce programme nous sert à développer des technologies qui pourront être reprises, par la suite, soit pour de futurs modèles de drones de combat, ou pour des avions de combat plus “classiques”. » La réflexion se tourne aussi vers les systèmes qui font collaborer plusieurs aéronefs (lire ci-dessous), pressentis pour être l’avenir de cette technologie.

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Céline Duguey

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Dossier "l'attaque des drones"

Je suis stupéfait, et scandalisé.

1) "Il combat en toute discrétion", et bravo à la DGA qui, grâce au programme Neuron, va nous faire rattraper notre retard sur les Etats-Unis ! J'ai vainement cherché dans tout le dossier une allusion, si minime soit-elle, aux problèmes éthiques posés. Ces engins bouleversent pourtant les "lois de la guerre". La sortie, cet été, du livre Théorie du drone de Grégoire Chamayou, chercheur CNRS, a fait beaucoup de bruit, et aurait pu être proposé comme référence bibliographique. Certaines de ses thèses ont fait l'objet de critiques, et alors ? Pourquoi ne pas donner les éléments du débat ? Je ne l'ai pas encore lu, mais trouve ceci dans un entretien publié par Télérama.fr où Chamayou répond à la question "le drone redéfinit-il les lois de la guerre ?"
- "Un Etat ne peut pas tuer qui bon lui semble n'importe où dans le monde. Or, en utilisant leurs drones hors zone de conflit armé, au Yémen ou au Pakistan, les Etats-Unis s'arrogent pourtant ce droit : faire (...) du monde un terrain de chasse – la guerre dégénère en abattage, en mise à mort.
- "Autre principe du droit : on ne peut cibler directement que des combattants. Mais lorsqu'on remplace les troupes au sol par des drones, il n'y a plus de combat. A quoi peut-on reconnaître, depuis le ciel, la silhouette d'un combattant sans combat ? De fait, la plupart des frappes de drones visent des individus inconnus, que leur « forme de vie » signale comme des « militants » potentiels, soupçonnés d'appartenir à une organisation hostile.
- "Un drone, ça ne fait pas de prisonniers.

2) Conquête des océans, outil des géographes, des archéologues, sentinelles de l'environnement. Soit, mais peut-on s'enthousiasmer pour l'apparition d'un marché d'appareils miniaturisés et à bas coût sans poser aussi la question du vide législatif en matière de protection de la vie privée ? Des catalogues de vente par correspondance me proposent à pas cher le petit drone qui me permettra d'aller filmer ce qui se passe dans la cour du voisin (oui, c'est l'argument de vente). Du moment que c'est un progrès technologique, rien à dire ?

Science sans conscience n'est que ruine de l'âme, disait Rabelais ? (Ce n'est d'ailleurs pas pour la science mais pour une technologie que s'enthousiasme ce numéro de Sciences Ouest)

Bonjour,  Expliquer les

Bonjour, 

Expliquer les applications d’une technologie émergente fait partie des attributions des centres de  culture scientifique, technique et industrielle.

Dans ce dossier, qui présente les drones comme objets et outils de recherche, nous sommes restés fidèles à notre ligne éditoriale : vulgariser la recherche et l’innovation  bretonnes, publiques et/ou privées.

L’un des neuf articles de ce dossier traite d’une innovation dans le domaine militaire et nous rendons compte de leurs travaux. Mais notre rôle n’est pas d’aborder le sujet des lois de la guerre.

De même notre rôle n’est pas de traiter du vide législatif en matière de protection de la vie privée.  

Faudrait-il  ne pas parler de ce que font les chercheurs sous prétexte que l’outil est utilisé à d’autres fins ? Au contraire, nous avons voulu présenter les drones sous un angle moins connu.

Le livre de Grégoire Chamayou, que vous citez, permet en effet de donner d’autres éléments de débat et c’est très bien que vous le fassiez. Merci pour cela !

La rédaction

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