L’engagement mis en scène

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décembre 2013
Mise en scène ironique des "Milliardaires pour Bush" contre la privatisation du parc de Union Square le 5 juin 2008 à New York.
© Bleuwenn Lechaux

Plutôt pétitions ou collectes de fonds ? Elle compare l’engagement politique des gens de théâtre à New York et Paris.

PRIX TRANSPORTS, INNOVATIONS SOCIALES, CITOYENNES ET CREATIVES

Comment les professionnels de théâtre s’engagent-ils politiquement ? C’est la question que s’est posée Bleuwenn Lechaux, pour sa thèse menée à l’Université de Rennes 1. Elle explique pourquoi elle a choisi de rapprocher ces deux univers. « J’avais réalisé mon mémoire de master sur la mobilisation des intermittents du spectacle à la suite des modifications des annexes de l’assurance-chômage les concernant, précise-t-elle. Et j’ai eu envie de creuser cette question, avec l’intuition que le théâtre permettrait d’explorer la variabilité des engagements. » Compétences oratoires, gestion des émotions, pratique d’un art collaboratif qui, en même temps, fait appel à l’individualisme, pour se démarquer..., les savoir-faire de ces professionnels peuvent en effet être des atouts dans l’engagement.

Sa thèse se fonde sur une comparaison internationale. Bleuwenn Lechaux a choisi New York et Paris, connues pour leur forte concentration en théâtres. Elle a réalisé près de cent cinquante entretiens en faisant intervenir différentes professions (metteurs en scène, comédiens, auteurs dramatiques...) avec des engagements individuels ou collectifs, sous des formes variées (pétitions, grèves, théâtre engagé...).

Collectes de fonds, spécialité américaine

Une pratique caractéristique aux États-Unis est l’organisation de collectes de fonds pour de grandes causes : la paix, la lutte contre le Sida... Les acteurs sollicitent les spectateurs par le biais d’organisations comme “Broadway cares”. « Les collectes fonctionnent bien dans l’univers commercial de Broadway. Les spectateurs, après avoir été emportés dans un univers onirique, après avoir “reçu”, sont supposés vouloir “donner” », précise Bleuwenn Lechaux. Il s’agit d’événements routiniers, inscrits dans les pratiques : six semaines avant Noël, avant Pâques... » Les États-Unis sont aussi marqués par une histoire contestataire forte de lutte contre la guerre du Vietnam, contre la guerre en Irak(1)...

La légitimité des intellectuels

« En France, nous n’avons pas la même structuration, poursuit Bleuwenn Lechaux. Je pense, par exemple, aux scènes publiques subventionnées. Les directeurs de ces établissements acquièrent une visibilité et une aura confortées par les instances publiques. Ce qui leur donne une légitimité à se mobiliser. Certains professionnels du théâtre américains nous envient cela, même s’il y a aussi une part de mythe dans ces représentations ! » Par ailleurs, l’engagement “à la française” se traduit plutôt par des pétitions, des manifestations.

En analysant les liens de l’engagement avec la carrière professionnelle, la doctorante a également relevé que, des deux côtés de l’Atlantique, il est moins coûteux en début et en fin de carrière qu’au milieu, au moment où la personne commence à se faire un nom. « Ce phénomène est aussi historiquement lié aux professionnalisation et autonomisation progressives des professions du théâtre, qui impliquent une dissociation de la sphère professionnelle et de la sphère politique. » Mais cette différence est toutefois nuancée par le type d’engagement : le syndicalisme a un coût professionnel plus élevé que la prise de position pour des grandes causes humanitaires qui est plutôt perçue positivement.

Elle mixe l’art et la politique

Après avoir effectué les classes préparatoires littéraires, hypokhâgne et khâgne, à Brest, Bleuwenn Lechaux intègre l’Institut d’études politiques (IEP) de Rennes en deuxième année. De profil plutôt littéraire, mais très ouverte aux autres disciplines (bac L option mathématiques), elle s’oriente petit à petit vers son sujet de thèse. « Je découvre l’étude des mouvements sociaux en deuxième année à l’IEP, avec le cours d’Érik Neveu(2), qui fait beaucoup de références aux États-Unis. » Aujourd’hui maître de conférences à l’Université Rennes 2(3), elle poursuit ses recherches sur l’engagement dans le cadre d’un projet sur le devenir biographique de militants engagés dans les années post 1968(4) : « Je vais m’intéresser plus particulièrement aux mouvements féministe et syndicaliste rennais. » Elle a aussi gardé une accroche avec les États-Unis où elle retourne au printemps prochain pour travailler sur les interactions entre art et politique à l’université de Californie, Los Angeles

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Nathalie Blanc

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