Le design, plus qu’un art

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juin 2014
Installé en mai 2012 dans le camping Ty Nadan, près de Quimperlé, dans le Finistère, le Kevell est un habitat flottant d'un genre nouveau entièrement conçu grâce à des savoir-faire locaux.
© Aquashell

Le design est une approche globale qui stimule l’innovation. Des réseaux se créent pour accompagner les entreprises.

«La laideur se vend mal. » C’est sur cette citation du designer franco-américain Raymond Loewy, que Thierry Varlet, conseiller technologique chez Breizpack(1), s’appuie pour présenter ses activités dans le domaine de l’écodesign appliqué aux emballages alimentaires. Mais la beauté seule ne suffit pas. Un produit beau et trop cher aura, par exemple, du mal à se vendre. De même que l’innovation technologique ne fait pas tout non plus. « Parmi toutes les innovations qui sortent en permanence, les industriels ont besoin de se différencier, et c’est là que le design peut intervenir », précise Laure Briantais, chargée de projet à l’Arist(2) Bretagne. Mais cette approche ne fait pas encore partie de la culture des entreprises françaises, contrairement à ce qui se passe en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Italie ou au Japon. « En France, la perception populaire actuelle du design est très liée à l’esthétique et au décoratif. Or, cette perception date de la révolution industrielle, au début du 20e siècle. Depuis, le métier a évolué, passant, fin du 20e, par une approche scientifique et technique, pour arriver, aujourd’hui, à une approche éthique centrée sur l’innovation, les usages et les services », affirme Nicolas Prioux, designer et créateur du réseau Design en Bretagne en 2010.

Une méthode de création horizontale

L’objectif de ce réseau est d’accompagner les industriels pour faire de l’innovation par le design. Et de leur montrer que celui-ci concerne tout le processus, pas seulement la partie créative liée à l’objet. Car c’est ce qui se produit la plupart du temps : « Les agences de design sont trop souvent considérées comme des prestataires qui interviennent en bout de chaîne, sur une demande déjà bien paramétrée, reprend Nicolas Prioux. L’idée est de les intégrer plus tôt. Le design, c’est une approche globale. Même si la finalité est bien de concevoir une forme avec une dimension esthétique, elle doit être conçue en tenant compte des contraintes énoncées au départ : économiques, environnementales, techniques, et aussi les contraintes d’usages... Pour les identifier, nous travaillons selon une méthode de création horizontale : le “design thinking” qui permet aux différents acteurs du projet de se rencontrer dès le début. » Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, plus il existe de contraintes, plus le produit sera réussi !

Provoquer les rencontres

Nicolas Prioux est ainsi à l’origine de belles rencontres qui se sont concrétisées par des relations de travail durables. L’entreprise Panaget, qui fabrique des parquets, a embauché il y a trois ans une directrice artistique spécialisée dans le design, après avoir travaillé ponctuellement avec elle pendant plusieurs années grâce au réseau Design en Bretagne. À l’Arist, Laure Briantais intervient dans un domaine ciblé qui est celui du tourisme et des loisirs(3). « Ce secteur est important en Bretagne, mais il n’est pas toujours bien identifié ni reconnu, précise-t-elle. L’appel à projets que le ministère de l’Industrie a lancé en 2009 pour favoriser l’innovation non technologique nous a permis de lui donner accès à l’innovation. » Laure Briantais est partie des besoins des usagers (exploitants de campings, touristes...) qu’elle a ensuite exposés aux différents acteurs de la chaîne : designers, industriels, responsables de structures de tourisme, entreprises de plasturgie, responsables économiques, élus municipaux... Quatre-vingt concepts sont nés de ces rencontres et une vingtaine ont abouti ou sont encore en cours de réalisation (lire article ci-dessous). « Le design, c’est le rapprochement de plusieurs personnes autour d’un projet », résume-t-elle.

Faire tomber les préjugés

Depuis 2013 (et jusqu’au début de 2015), la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) de Bretagne élargit l’approche de l’innovation par le design à tous les secteurs d’activité, via le dispositif Redi, développé dans le cadre de l’Initiative européenne innovation design (Edii). Les conseillers de l’Arist vont programmer des rencontres entre une quinzaine d’entreprises et des designers, pour élargir l’acceptation du design et faire tomber les préjugés. « On croit souvent que les designers sont dans leur bulle créative et non connectés avec le monde pratique. Mais c’est totalement l’inverse : ce sont des gens qui écoutent beaucoup et qui arrivent à transformer des contraintes en concepts », souligne Laure Briantais.

La nouvelle donne pour l’innovation

Cette nouvelle approche bouleverse les manières de travailler, mais elle a un effet secondaire non négligeable : elle remet en cause les procédures d’accès aux financements qui, jusqu’ici, ne prenaient en compte que la technique. Depuis le mois de janvier, l’innovation non technologique est reconnue au niveau national : c’est une des mesures du plan Nova présenté par la Banque publique d’investissements Bpifrance et qui s’inclut parfaitement dans le projet de Nouvelle donne pour l’innovation, lancé à l’automne dernier par Fleur Pellerin, ministre en charge des PME, de l’Innovation et de l’Économie numérique. Le design est une approche qui fait sens.

Les ingénieurs d’Orange se sensibilisent au design

Depuis quelques années, Orange fait entrer les designers dans ses équipes de recherche. Pour que cette intégration soit la plus efficace possible, l’entreprise a noué un partenariat avec l’École de design Nantes Atlantique. Ensemble, ils ont composé un cursus spécifique dédié aux salariés d’Orange, dont la première édition a eu lieu cette année. En septembre, une douzaine de concepteurs designers - ingénieurs déjà liés au design, mais dont la formation initiale n’est pas designer - ont pu bénéficier de vingt-trois journées d’enseignement à Nantes.

« L’objectif est que l’équipe monte en compétence, explique Yves Quéré, responsable d’un domaine technique sur l’expérience utilisateur chez Orange. L’idée n’est pas de former des designers, mais que les ingénieurs soient plus sensibles à l’approche design, afin de mieux travailler avec les designers. Et que les chefs de projets soient plus à même de piloter efficacement un projet design, de faire que tout le monde se comprenne et connaisse les apports de chacun. » L’expérience va se poursuivre à la rentrée prochaine, avec une nouvelle session.

Célinde Duguey
Renseignements : 
Yves Quéré yves.quere@orange.com

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Nathalie Blanc

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