Les perceptions inconscientes

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janvier 2015
Grâce à la réalité virtuelle, les chercheurs peuvent étudier plus finement nos réactions face à un autre corps en mouvement.
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Comment se joue l’évitement entre deux corps en marche ? C’est ce qu’étudient des chercheurs en sciences du mouvement.

Quand vous marchez dans la rue, sauf circonstances particulières, vous ne foncez pas dans vos congénères. Un mécanisme inconscient vous permet d’éviter ces autres corps en marche, sans même y prendre garde. Et pourtant l’exercice est complexe, car l’obstacle est en mouvement. Ce qui se joue lors de ses rencontres furtives intéressent des chercheurs du laboratoire Mouvement, sport, santé(1) et d’Inria Rennes depuis plusieurs années. Ils tentent de comprendre les mécanismes de cette danse involontaire.

Avoir l’autre à l’œil

« Lors de nos expériences, nous avons remarqué que le même scénario se répète, explique Armel Crétual, enseignant-chercheur en sciences du mouvement. Les deux protagonistes participent à l’évitement mais de façon différente. » Celui qui tend à arriver en retard (même de quelques dixièmes de seconde seulement) au point de rencontre participe à 60 % : il peut ralentir, ou bien dévier vers l’arrière de l’autre piéton. Celui qui arrive en premier peut, au contraire, accélérer ou dévier vers l’avant. Mais dans une moindre mesure. « Cela tient probablement à la perception visuelle : plus on se rapproche de la collision, plus le premier se retrouve dans la vision centrale du second, qui est alors plus à même d’éviter la collision. Le plus rapide, au contraire, voit l’autre s’éloigner dans son champ visuel, donc tend moins à l’évitement. »

Jusqu’à saturation

Pour observer ce phénomène, les chercheurs ont fait appel à des volontaires. « Nous plaçons des capteurs sur différents endroits du corps, et les personnes marchent dans un environnement équipé de seize caméras haute résolution et haute fréquence. Elles perçoivent la lumière infrarouge qui se reflète sur les capteurs. » Depuis 2013, l’équipe bénéficie d’un terrain de jeu de la taille d’un gymnase sur le campus de Ker Lann. Un bel espace mais qui reste contraint. Et l’influence de nombreux paramètres reste difficilement mesurable : si les sujets sont des hommes ou des femmes, s’ils se connaissent, s’ils ont le même âge. « Nous essayons de saturer le sujet en lui faisant reproduire une tâche répétitive. Cela permet d’amenuiser les effets sociaux. » De même, le rôle de l’espace personnel, cette bulle que l’on préserve autour de soi, est difficile à évaluer précisément. Plus encore lorsqu’on est en mouvement, car il faut anticiper et protéger aussi l’espace dans lequel on va se trouver dans un futur immédiat.

De un à cent ?

Aujourd’hui, l’équipe se concentre sur la perception visuelle. C’est l’objet du projet Percolation qui a débuté il y a un an. « En travaillant avec un casque de réalité virtuelle, des collègues ont pu constater que la perception binaire de qui est en avance ou en retard se fait sur quelques dixièmes de seconde seulement. Par contre, il faut plus de temps pour déclencher la réaction appropriée. » Avec Julien Pettré, de l’Irisa, ils veulent évaluer dans quelles mesures les comportements locaux sont transférables sur la foule. « On parle d’interaction avec un sujet proche mais qui est proche dans une foule ? » Et si l’on rencontre plusieurs personnes de front, à quelles conditions forment-elles un ensemble indissociable, un seul corps à éviter ? Ces résultats permettent pour l’instant de mieux connaître nos réactions. Ils pourraient, à terme, aider les personnes atteintes de certaines pathologies qui modifient la perception de l’environnement.

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Céline Duguey

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