Les tatouages fleurissent

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janvier 2015
Les marques corporelles d'aujourd'hui sont voulues par le sujet lui-même.
© Cc by sa Guillaume

Marquer son corps est une façon qu’ont certains sujets de se construire dans la modernité, analysent les psychologues.

Un papillon, un cœur, une inscription... sur l’épaule, l’avant-bras ou le mollet, les tatouages se font de moins en moins discrets et ne sont pas toujours aussi angéliques. D’autres marques corporelles se sont démocratisées : piercings de toutes formes, scarifications. En user est devenu une pratique courante et le phénomène touche toutes les strates et tous les âges de la société. « Les marques corporelles existent depuis la préhistoire, assure Jean-Luc Gaspard, enseignant-chercheur en psychopathologie à l’Université Rennes 2(1) et psychanalyste. Elles avaient alors une fonction de propriété et d’appartenance. » Appartenance à un métier ou à une confrérie, par exemple, comme à la Renaissance où elles distinguaient les boulangers, les bouchers... Elles ont souvent servi à faire la différence entre les bons et les mauvais (les tortionnaires au Moyen Âge étaient souvent tatoués et percés), les dominants et les dominés (les juifs pendant la Seconde Guerre mondiale).

Contrairement à ces exemples où les marques corporelles étaient imposées par un tiers, celles d’aujourd’hui ne sont pas subies mais effectuées par le sujet lui-même. Elles sont devenues un look. « Mais il ne s’agit plus seulement d’une démarche esthétique ou d’une quête identitaire, poursuit Jean-Luc Gaspard. Dans le champ de la psychopathologie, ce rituel individualisé comporte une face cachée. » Que le chercheur et ses collègues(2) ont analysé dans une étude parue en mars 2014(3).

Améliorer l’image de son corps

Cet usage du corps peut en effet servir pour moduler une angoisse, « comme celle de l’absence de l’Autre, caractéristique de la société moderne », poursuit le chercheur. Augmentation de l’individualisme, perte des interactions et des discours porteurs au profit de la course à la consommation d’objets de communication... Le sujet se retrouve dans une situation où il doit se construire seul. Les marques corporelles peuvent alors l’aider à améliorer l’image de son corps. Plus encore, elles peuvent aller jusqu’à moduler ses angoisses pour le faire exister sous le regard de l’Autre. Avec des nuances selon les cas.

« Dans la névrose, leur usage peut permettre au sujet, tout en “s’ex-posant” à ce dernier, de n’être pas là où il s’avère regardé et, ainsi, servir de “pare-regard”. Il en va autrement de la psychose », précise Romuald Hamon dans La souffrance de l’être(4). Et de présenter le cas d’Adrien, 15 ans, qui, depuis la pose de son piercing à l’arcade sourcilière, se sent exister. Son piercing l’aide à endosser des rôles. Cet Autre qui lui faisait peur, il peut maintenant l’impressionner, voire détourner son regard. « C’est désormais lui qui en impose. Chez les sujets psychotiques, les marques corporelles permettent de vitaliser le corps et de se faire un nom », ajoute Jean-Luc Gaspard.

Reproduire la férocité d’un fauve

Si le piercing d’Adrien, en forme de pointe, est agressif, l’exemple de Carl montre qu’il est possible d’aller encore plus loin dans la démarche. « À son tatouage se combine l’écriture, par scarification, d’une image signifiante inscrivant sa férocité - celle d’un fauve. » Ces marques le défendent de l’Autre en agressant et en provoquant la peur. Elles ne sont pas destinées à attirer mais à repousser. « Tant pis pour eux si les gens aiment ; s’ils n’aiment pas, je leur propose de regarder ailleurs. »

Devenues plus communes, les pratiques corporelles alarment moins les professionnels, psychologues, éducateurs... qui côtoient notamment les jeunes. Avec leurs travaux, les psychologues cliniciens contribuent à mieux comprendre pourquoi les sujets y ont recours.

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Nathalie Blanc

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