Une mer pleine d’énergies

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février 2015
© Nicolas Job
Parc éolien Horns Rev 1 situé à 14 km de la côte ouest du Danemark.

De l’océan, la mer et le vent, la Bretagne veut extraire l’énergie électrique qui lui fait défaut. Elle vise 1250 MW d’ici 2020.

À ce jour, la force des marées est la seule énergie marine renouvelable (EMR) exploitée en Bretagne. « Construite en 1966, l’usine marémotrice de la Rance fut la plus productive du genre au monde avec une puissance installée de 240 MW avant d’être détrônée en 2011 par l’usine de Sihwa (255 MW) en Corée du Sud », précise Yann-Hervé De Roeck, directeur de France Énergies Marines, l’institut national de recherche public-privé sur les EMR basé à Brest. « Avec ses 2730 km de côtes exposées aux vents, à la houle, à des courants et à des marées puissantes, la Bretagne est la région française qui dispose du plus grand potentiel en EMR », déclare Alain Terpant, directeur de la filière numérique, énergies, mer et matériaux de l’agence régionale Bretagne Développement Innovation (BDI), en charge du développement d’une filière industrielle bretonne dédiée aux EMR.

Bientôt des énergies bleues

Un constat plutôt intéressant quand on sait que notre région ne produit que 11,5 % de l’électricité qu’elle consomme. Cette situation de dépendance a d’ailleurs conduit le Conseil régional, l’État et leurs partenaires à signer en 2010 le Pacte électrique breton, un accord reposant sur trois axes-clés : la maîtrise des consommations d’électricité notamment grâce aux “réseaux intelligents” de distribution d’électricité (smartgrids), la sécurisation de l’approvisionnement électrique et le développement des énergies renouvelables. « D’ici 2020, la Bretagne entend porter sa production d’électricité par les énergies renouvelables à 3600 MW dont 1250 MW grâce aux EMR », annonce Alain Terpant.

« Le premier projet commercial qui devrait voir le jour en Bretagne est celui du consortium Ailes Marines(1) qui prévoit l’implantation d’un parc de cent éoliennes posées d’ici 2018-2020 dans la baie de Saint-Brieuc », indique Yann-Hervé De Roeck. D’une puissance installée de 500 MW, il devrait produire 8,1 % de la consommation électrique totale de la Bretagne et ainsi permettre d’alimenter 790000 habitants (chauffage inclus). « D’autres parcs de même envergure devraient être déployés dans le même temps, à Fécamp (76), Courseulles-sur-mer (14), Saint-Nazaire (44) puis, d’ici 2020-2022, au Tréport (76) et à Yeu-Noirmoutier (85) assurant une production totale de 3000 MW, équivalente à celle de l’éolien offshore du Royaume-Uni en 2013 », selon Yann-Hervé De Roeck.

Une ferme d’éoliennes flottantes

Au large de Groix, c’est une ferme pilote de huit éoliennes flottantes qui devrait voir le jour en 2019. « Cette première installation permettra de tester le fonctionnement de l’ensemble du système, notamment le comportement de la turbine qui subira les mouvements du flotteur et les systèmes d’ancrage du flotteur », explique Alain Terpant soulignant les avantages qu’offre cette technologie : des éoliennes installées dans des zones plus éloignées des côtes et des conflits d’usage, bénéficient de vents plus forts et plus réguliers.

La houle utilisée aussi

« Si la France accuse un certain retard concernant l’exploitation de son potentiel éolien marin par rapport à d’autres pays, comme le Royaume-Uni ou le Danemark, elle a une longueur d’avance en matière d’expérimentation d’hydroliennes et de systèmes houlomoteurs », estime Alain Terpant.

Sortes d’éoliennes sous-marines, les hydroliennes transforment l’énergie cinétique des courants marins en énergie mécanique puis électrique. En 2015, les démonstrateurs Sabella (au large de l’île d’Ouessant), MegaWattBlue et les deux hydroliennes d’OpenHydro(2) du parc pilote Arcouest (à Paimpol-Bréhat) seront mis à l’eau et reliés par des câbles sous-marins au réseau électrique. En 2017, ce sera au tour de la baie d’Audierne d’accueillir un démonstrateur de ferme houlomotrice. Exploitant l’énergie cinétique des vagues, les systèmes houlomoteurs prennent plusieurs formes : serpent de mer, colonne à oscillation verticale, capteur de pression immergé, colonne d’eau, piège à déferlement... « C’est la technologie WaveRoller, développée par la société AW-Energy qui a été choisie par l’énergéticien Fortum, tous deux finlandais, lesquels ont fait appel à DCNS(3) pour le déploiement de ce parc », déclare Yann-Hervé De Roeck. Une série de panneaux sera ainsi installée à une vingtaine de mètres de profondeur. Animés par le va-et-vient de la houle, ils pourront générer une puissance de 1,5 MW grâce à leur système de pistons hydrauliques.

« Ces tests grandeur nature permettront non seulement d’étudier toute la chaîne de production, jusqu’au raccordement électrique, mais également de quantifier l’efficacité énergétique, l’acceptabilité économique et les impacts sur l’environnement de ces différentes technologies dans différents contextes. » Autant de verrous qu’il convient de lever pour favoriser rapidement le développement de ces technologies en Bretagne et ailleurs.

Un cadre juridique à définir

En plus des verrous technologiques, l’absence d’un cadre juridique spécifique ralentit l’implantation de ces énergies.

« Aujourd’hui, en France, il n’existe pas de règles juridiques spécifiques à l’installation et à l’exploitation des énergies marines renouvelables (EMR). On recycle donc des outils dédiés à d’autres activités. Ce qui complexifie d’autant les démarches que doivent entreprendre les futurs exploitants », annonce Gaëlle Guéguen-Hallouët, maître de conférences en droit public à l’Université de Bretagne Occidentale (UBO).

Un parcours du combattant
« Pour accéder au marché des EMR et être en droit de répondre aux Appels à manifestation d’intérêt (Ami) puis aux Appels d’offres (AO) lancés par l’État, les volontaires doivent monter un consortium regroupant un équipementier, un énergéticien et un développeur. » Une fois désigné, le consortium lauréat d’un Ami ou d’un AO doit demander plusieurs autorisations pour l’installation, le raccordement et l’exploitation d’un démonstrateur ou d’un ouvrage au titre du code de l’énergie, de l’occupation du domaine public maritime et du code de l’environnement.

« Autant de procédures à mettre en place impliquant des redondances et des calendriers différents », déplore notre spécialiste avant de souligner « l’importance d’élaborer rapidement une autorisation unique. »

Des statuts plutôt flous
« Il faut savoir que s’il accorde des concessions d’utilisation du domaine public pour une durée de 30 ans aux exploitants des futurs parcs éoliens en mer, l’État reste l’unique propriétaire des fonds marins sur lesquels seront fixées les éoliennes, rappelle Gaëlle Guéguen-Hallouët. Cela pose beaucoup de questions quant aux droits et devoirs des exploitants de ces éoliennes qui n’ont ni le statut juridique d’ICPE(4) comme leurs cousines terrestres, ni de biens meubles ou immeubles. » Fixés sur le fond, les socles bétonnés des éoliennes appartiennent-ils donc à l’État ? Faut-il considérer le mât, la nacelle et les pales qui y sont reliés comme des biens meubles (car démontables), appartenant auquel cas au concessionnaire, ou immeubles et donc biens de l’État ?

Autant de points qu’il convient d’éclaircir pour régir convenablement l’implantation des futurs parcs EMR ainsi que leur démantèlement total (fondations comprises) au bout de 30 ans aujourd’hui imposé par le code de l’environnement. « Cette dernière clause implique de prévoir une enveloppe budgétaire dédiée au démantèlement (ce qui n’a jamais été exigé des concessionnaires du secteur nucléaire) lequel, d’après des études d’impact, pourrait faire du tort à la faune ayant colonisé les structures. »

Renseignements : 
Gaëlle Gueguen-Hallouët Tél. 02 98 01 69 27 gaelle.gueguen@univ-brest.fr

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Julie Danet

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